La mobilisation du 17 octobre 2026 contribue-t-elle à construire un rapport de force capable de transformer la société, ou produit-elle surtout des événements que ses adversaires peuvent utiliser pour renforcer leur propre pouvoir ?
La journée du 17 octobre a réuni plusieurs centaines de milliers de personnes autour de revendications sociales, dans un contexte de hausse du coût de la vie et de dégradation des services publics.
Mais les pillages et les dégradations qui ont accompagné les manifestations ont rapidement occupé le devant de la scène. À six mois de l’élection présidentielle, cette séquence pose une question politique majeure :
La colère exprimée dans la rue peut-elle déboucher sur une transformation sociale, ou risque-t-elle de favoriser un durcissement de l’ordre politique ?
Les appels à voir dans ces événements les prémices d’une révolution méritent d’être examinés en gardant à l’esprit qu’une révolte, même massive et aussi légitime soit-elle dans ses revendications, ne contient pas nécessairement les conditions de sa propre réussite.
De la crise à la révolution
Pour Marx, les contradictions du capitalisme peuvent créer les conditions d’une rupture. Toutefois, l’exploitation et les inégalités ne produisent pas spontanément une force collective capable de transformer les rapports sociaux. Encore faut-il que les groupes mobilisés construisent des intérêts communs, s’organisent et développent un projet politique.
Une crise peut fragiliser un pouvoir sans faire émerger d’alternative. Elle peut aussi déboucher sur une recomposition des élites ou sur un renforcement de l’autorité du pouvoir contesté.
L’histoire révolutionnaire en fournit plusieurs exemples. La Révolution française a aboli les privilèges mais elle a aussi connu la Terreur, avant que le coup d’État de Bonaparte en 1799 n’ouvre la voie au Consulat puis à l’Empire. En Russie, la révolution de 1917 a renversé l’ancien régime, avant que le pouvoir bolchevique ne se concentre progressivement dans un parti unique, au prix de la répression de ses opposants. En Iran, la révolution de 1979 a renversé la monarchie du shah, mais la République islamique a ensuite éliminé ses concurrents politiques et instauré un régime théocratique répressif.
Ces trajectoires ne sont évidemment pas équivalentes et ne permettent pas d’établir un guide général de la révolution réussie prêt à l’emploi. Elles rappellent néanmoins qu’un renversement politique ne garantit ni la démocratisation ni l’émancipation.
Gramsci et la bataille de l’hégémonie
Dans Cahiers de prison, Antonio Gramsci souligne que la domination ne repose pas seulement sur la coercition. Elle dépend également de la capacité des classes dirigeantes à imposer leur récit du monde, à façonner les représentations collectives et à faire apparaître l’ordre existant comme légitime ou inévitable.
Une transformation sociale suppose donc de construire un autre récit hégémonique, articulé autour d’un projet capable de convaincre au-delà des cercles militants, de fédérer des groupes sociaux différents et de rendre crédible et désirable une organisation alternative de la société.
Or, les violences du 17 octobre ont immédiatement déplacé le débat.
Les revendications relatives au pouvoir d’achat, aux services publics, aux conditions de vie et à l’égalité des chances se sont retrouvées éclipsées par les images de pillages et d’affrontements. La restauration de l’ordre est devenue le sujet central, tandis que les forces politiques réclamant davantage d’autorité ont trouvé dans ces événements des arguments pour justifier un durcissement sécuritaire.
Les violences ne font pas disparaître les causes sociales de la mobilisation et ne déterminent pas, à elles seules, les réactions de l’opinion. Mais elles peuvent infléchir le rapport de force politique au profit des adversaires du mouvement, s’ils parviennent à imposer leur récit des événements et à reléguer les revendications au second plan.
L’exécutif participe lui-même à cette bataille du récit, en privilégiant sciemment une lecture sécuritaire de la séquence, ainsi qu’en en désignant LFI et l’« ultragauche » comme responsables. L’enquête de Mediapart, publiée le 19 octobre, rapporte qu’un commissaire du renseignement territorial aurait reçu pour consigne de présenter LFI comme étant à la manœuvre, alors même que les services ne validaient pas cette lecture.
Cette stratégie de l’exécutif alimente en réalité la polarisation qu’il prétend contenir, et nuit à la construction d’un dialogue social apaisé avec les acteurs de la mobilisation.
A cela s’ajoute une contradiction : l’exécutif peut espérer que les violences conduisent une partie de l’opinion, initialement favorable aux revendications du mouvement, à privilégier une demande de retour à l’ordre. Mais ses propres défaillances dans la gestion du maintien de l’ordre le 17 octobre, reconnues depuis par le gouvernement, fragilisent sa capacité à tirer un bénéfice politique de cette séquence. La paix civile ne repose pas seulement sur le rétablissement de l’ordre public : elle exige aussi que les libertés fondamentales, notamment le droit de manifester, soient effectivement garanties.
Le paradoxe est alors que les défaillances de l’exécutif, loin de lui permettre d’incarner sans contestation le retour à l’ordre, risquent de favoriser l’extrême droite, qui peut se présenter en « chevalier blanc » de la paix civile, tout en défendant un durcissement autoritaire. À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, cet enjeu est majeur : lorsque les causes de la colère disparaissent du débat au profit de la seule question de l’ordre public, le discours sécuritaire gagne en visibilité et en légitimité.
Une mobilisation sociale et émancipatrice peut ainsi, paradoxalement, contribuer à renforcer les forces politiques qui défendent un durcissement de l’ordre existant, si elle ne parvient pas à placer ses revendications au cœur du débat.
La question stratégique reste donc entière : les événements contribuent-ils à construire un rapport de force favorable à la transformation sociale, ou facilitent-ils la consolidation de forces politiques qui proposent une réponse autoritaire à la crise ?
LFI : la radicalité ne dispense pas de la question démocratique
La France insoumise occupe une place centrale dans cette séquence.
Elle tente d’incarner l’opposition d’une gauche dite de rupture au gouvernement et maintient une stratégie de confrontation politique. Le mouvement insoumis fait toutefois l’objet de vives critiques : certaines accusations, parfois caricaturales, ont été mises à mal par l’enquête de Mediapart. Certains propos de ses dirigeants ont néanmoins été jugés insurrectionnels et susceptibles de jeter de l’huile sur le feu. Jean-Luc Mélenchon s’est, quant à lui, désolidarisé des actes de vandalisme.
La capacité de LFI à occuper l’espace politique ne suffit cependant pas à établir qu’elle soit en mesure de construire une alternative émancipatrice. La question de son fonctionnement interne est ici incontournable.
Gramsci invite sur ce point à penser la construction d’une volonté collective capable d’unir des forces différentes.
Une telle perspective suppose que les divergences puissent être exprimées, que les orientations soient discutées et que le pouvoir soit soumis à des mécanismes de contrôle.
La question se pose alors : LFI peut-elle prétendre défendre une société plus démocratique si ses propres pratiques ne garantissent pas suffisamment le pluralisme ?
Le fonctionnement d’une organisation et sa manière de traiter les désaccords, partager les responsabilités et permet la contestation interne donne des indications sur sa conception du pouvoir qui ne peuvent pas être occultées.
D’une manière plus générale, la radicalité du discours ne constitue pas une garantie d’émancipation à elle seule. Il faut aussi examiner la nature du projet proposé, les alliances qu’il permet de construire et les garanties démocratiques qui l’accompagnent.
Une issue encore ouverte
Les événements du 17 octobre ne permettent pas à ce stade de savoir s’ils sont les prémices d’un mouvement social capable de produire un discours désirable de transformations durables.
À l’approche de 2027, l’enjeu, c’est avant tout de construire un projet social majoritaire, démocratique et suffisamment solide par le biais d’une organisation collective capable de rassembler dans ses revendications et ses modes d’action au-delà des premiers cercles militants et des institutions pour résister efficacement aux réponses autoritaires.
Une révolution émancipatrice se mesure d’abord à ce qu’elle propose et à ce qu’elle rend possible, pas uniquement à ce qu’elle renverse. La rupture avec l’ordre existant n’est jamais une garantie contre la reproduction de la domination.
C’est à cette aune que la mobilisation du 17 octobre doit être interrogée : non seulement au regard de la colère qu’elle exprime, mais aussi de ses effets sur le rapport de force politique et sur les possibilités d’une transformation démocratique de la société.