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écrits en temps déréglés,
vers une quête de possibles

Le monde confisqué — Essai sur le capitalisme de la finitude

Arnaud Orain

Flammarion, 2025

Hadrien Alvarez
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Et si le libéralisme n’était qu’une parenthèse dans l’histoire du capitalisme ? Dans Un monde confisqué, l’historien Arnaud Orain retrace les métamorphoses d’un système économique dont la logique dominante serait moins celle de la concurrence et du libre-échange que celle de la prédation, des monopoles et des rivalités impériales. Une lecture éclairante des bouleversements contemporains, qui invite à repenser les catégories critiques héritées d’un monde libéral peut-être déjà révolu.

Il y aura bientôt une décennie, le 8 novembre 2016, l’élection sidérante de Donald Trump pour un premier mandat retirait le sol sous les pieds de nombreux observateurs. Depuis lors, la succession des crises semble plus que jamais faire système. Crise institutionnelle, crise politique, crise écologique, crise numérique… Une crise profonde se reconnaît à ceci qu’elle ne remet pas seulement en cause les certitudes de ceux qui tenaient précédemment le haut du pavé, mais également celles de ceux qui prétendaient en faire la critique.

Un monde confisqué a ceci de réjouissant et de roboratif qu’il permet, comme peu de livres avant lui, de dessiner à nouveaux frais les grands axes d’intelligibilité du monde tel qu’il se reconfigure, en articulant une thèse relativement simple à des développements qui ne cessent de l’approfondir et d’en élargir la portée.

En substance, sa thèse est la suivante : depuis les débuts du capitalisme, qu’il situe au XVIe siècle, les cycles libéraux de la dynamique capitaliste ne forment que la portion congrue. Une première fois mis en pratique au XVIIIe siècle, le libéralisme serait ensuite entré en sommeil pour ne réapparaître qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, d’abord sous une modalité keynésienne (Serge Audier rappelle, dans une somme sur le néolibéralisme11. Serge Audier, Néolibéralismes.Consulter la source, que le keynésianisme était un libéralisme de plein droit), que l’auteur définit comme un libéralisme « encastré », puis sous une forme néolibérale dont l’administration Reagan et le gouvernement Thatcher, de triste mémoire, ont été les hérauts. Si ces deux modalités sont très différentes — le keynésianisme supposant une tentative réelle de redistribuer en partie les richesses et de socialiser une fraction des infrastructures, dans le cadre d’un régime de marché —, l’auteur ne se fixe pas sur le rôle de l’État comme variable explicative (il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur le supposé retrait de l’État comme caractéristique intrinsèque du néolibéralisme22. Le plus massif étant que l’État néolibéral n’a pas vocation à disparaître mais à devenir une fonction du marché.). Les traits saillants du libéralisme sont à ses yeux les suivants : la concurrence comme médiation des relations économiques ; une mondialisation du commerce devant s’opérer sous les auspices de « l’avantage comparatif33. Sur le principe de l’avantage comparatif.Consulter la source » cher à David Ricardo ; la présence d’une puissance hégémonique sur les mers, censée permettre matériellement cette mondialisation des échanges ; et enfin, une justice indépendante.

Si ce libéralisme, ainsi décrit, ne représente que deux épisodes relativement courts de l’histoire du capitalisme, une autre variante se taille, elle, la part du lion. Appelée « mercantilisme » au XVIe siècle, elle a régné sans partage jusqu’à l’avènement du libéralisme classique au mitan du XVIIIe siècle. Mais, d’une manière originale, Orain n’enterre pas le mercantilisme avec le XVIIIe siècle. Il le fait réapparaître non pas avec l’effondrement de l’économie libérale au début du XXe siècle, à la veille du premier conflit mondial, comme c’est souvent le cas, mais dès les années 1880, arguant que la soif de pillage colonial des nations occidentales capitalistes est le premier signe d’un monde « à nouveau fini ». C’est qu’au terme de « mercantilisme », Orain préfère le syntagme de « capitalisme de la finitude », c’est-à-dire un système politico-économique dont le trait saillant est la croyance qu’ont ses acteurs d’évoluer dans un monde fini. Là où les libéraux croient en une prospérité que l’on pourrait sans cesse maximiser pour l’ensemble des habitants de la planète — nonobstant des inégalités criantes —, ces adeptes d’un monde fini sont convaincus que les ressources sont limitées. Ainsi, dans un jeu à somme nulle, les biens acquis par les uns le seront forcément au détriment des autres.

Cette distinction historique permet à Orain de proposer une lecture de la reconfiguration contemporaine de l’économie mondiale, et notamment de la rivalité entre les États-Unis et la Chine.

L’année 2010 signe la fin de la séquence libérale de mondialisation, entamée en 1945, car l’hégémonie américaine est menacée par la montée en puissance de la Chine. Dans un ordre commercial dont la justification théorique reposait notamment sur les avantages comparatifs, la spécialisation de la Chine dans la production manufacturière a débouché sur une montée en gamme qui rivalise maintenant directement avec la puissance économique américaine. La thèse d’Orain est que la théorie des avantages comparatifs n’est défendue par la puissance qui la promeut que dans la mesure où elle lui assure une hégémonie commerciale. Cette puissance étant menacée, le jeu ne vaut plus. L’essor de la Chine met ainsi en cause la prétendue linéarité des principes politico-économiques promus par les États-Unis depuis des décennies.

De ce changement de focale naît une opposition terme à terme avec les orientations économiques, mais également politiques et éthiques, du libéralisme : la concurrence est une plaie, qu’il s’agit de combattre prioritairement en structurant les monopoles les plus étendus possibles ; le commerce n’est que l’habillage formel de l’imposition, à plus faible que soi, d’une économie de rente dont il s’agit de supprimer les échappatoires, comme l’on piège un rongeur dans une souricière ; la mondialisation est une utopie. Il ne s’agit pas de régner sur l’ensemble de la planète, ce qui est impossible et épuisant, mais de constituer un silo impérial, c’est-à-dire un espace où une puissance dominante peut agir de concert avec ses alliés et régner sur ses vassaux, sans partage. Dans ce monde renversé, et au contraire du libéralisme qui se présente comme garant de la paix et de la prospérité pour tous (avec les échecs massifs que l’on sait), le capitalisme de la finitude ne promet rien et son état stationnaire se situe en permanence à mi-chemin entre paix et guerre, dans un combat de durée indéterminée pour s’accaparer la terre et les infrastructures.

Là où la concurrence et la chasse aux trusts et aux monopoles structuraient l’éthique libérale, les puissances impériales du capitalisme de la finitude n’ont aucun mal à voir des entreprises monopolistiques devenir de véritables entreprises-États, capables d’imposer leur souveraineté dans d’autres régions du monde. Conjuguant intégration horizontale — le regroupement, notamment par acquisition de concurrents, d’entreprises situées au même niveau de la chaîne de valeur, permettant entre autres de réaliser des économies d’échelle44. Les économies d’échelle désignent la baisse du coût de production par unité lorsque les volumes produits augmentent. Une grande entreprise industrielle peut, par exemple, acheter ses matières premières en quantités beaucoup plus importantes et négocier ainsi un prix unitaire inférieur à celui obtenu par une petite entreprise. Elle peut aussi répartir ses coûts fixes — machines, bâtiments, infrastructures — sur un plus grand nombre de produits. — et intégration verticale — la captation de l’ensemble d’une chaîne de valeur, permettant de ne dépendre d’aucun autre acteur, depuis l’obtention de la matière première jusqu’à la distribution du produit fini —, l’entreprise-État peut ainsi transformer ses clients en sujets captifs, incapables d’échapper à l’horizon de sa souveraineté et devant, pour survivre, lui payer une rente.

Si les grandes compagnies coloniales (la Compagnie française des Indes orientales ou l’East India Company anglaise) en sont évidemment les exemples pionniers et paradigmatiques, le capitalisme de la finitude s’est notamment redéployé, lors de la Seconde Guerre mondiale, sous une modalité fasciste, structurée par la logique préexistante du Lebensraum (l’espace vital ou biotope, dans une conception zoologique de l’histoire). Et l’on ne saurait être trop reconnaissant à Arnaud Orain de battre en brèche des concepts difficilement opérants, tels que celui de libéralisme autoritaire — concept oxymorique5. Pour s’en convaincre, on pourra écouter Justine Lacroix, professeure de théorie politique à l’Université libre de Bruxelles, qui montre en quoi ce concept, sous ses dehors heuristiques, ajoute en fait plus de confusion que de clarté au débat.Voir la vidéo — ou même celui, plus intéressant et fécond, de producérisme, mais qui reste grevé par sa façon d’englober, comme aile droite et aile gauche dudit producérisme, deux régimes antinomiques : le national-socialisme allemand et le keynésianisme sous sa forme rooseveltienne.

De même, le découpage historique et conceptuel qu’il propose empêche de qualifier indistinctement de libérale l’extrême droite, quand bien même celle-ci mettrait en avant son souhait de privatiser l’ensemble des services publics. Le parti Reconquête, par exemple, souvent présenté dans le débat français comme « libéral », s’oppose au libre-échange et à la mondialisation, veut imposer des droits de douane, etc.66. Le programme de Reconquête pour les européennes de 2024 résume cette orientation par la formule « Libérer à l’intérieur et protéger à l’extérieur ». Il préconise notamment un moratoire sur les accords de libre-échange, le relèvement des droits de douane sur les véhicules électriques chinois et une préférence européenne dans les marchés publics. Par ailleurs, la réduction de l’État social et la privatisation des services publics ne sont en rien spécifiquement libérales : elles peuvent tout aussi bien procéder d’une logique d’accumulation capitaliste, indifférente aux principes du libéralisme économique. Ce sont donc moins ces mesures qui permettent de caractériser le programme de Reconquête que leur articulation à une politique protectionniste et interventionniste, subordonnant la concurrence internationale aux intérêts de puissance nationaux.Source : Reconquête, Programme des élections européennes de 2024, p. 11-12 et 15 Le remplacement de France Travail par des acteurs privés mis en concurrence ne suffit pas à rendre libéral un programme qui, d’un point de vue macroéconomique, est aussi clairement opposé aux piliers du libéralisme libre-échangiste tel que le définit Orain.

Mais l’intérêt du livre ne se limite pas à sa capacité d’éclairer les mutations contemporaines du capitalisme. Il oblige également à interroger les présupposés des forces politiques qui entendent s’y opposer.

Un des points les plus fondamentaux à la lecture de ce livre est l’analyse en creux qu’il permet de déployer : si la représentation d’un monde fini contribue à mettre un terme à l’utopie libérale libre-échangiste d’un monde en constante croissance, on est bien forcé de constater que les forces progressistes, qui ont fait de l’écologie un combat fondamental, se trouvent elles aussi confrontées à la finitude du monde, cette fois dans sa dimension matérielle et écologique. Elles ont d’ailleurs, de ce point de vue, précédé cette conclusion, en arguant que l’on ne pouvait pas raisonnablement croire à une croissance infinie dans un monde fini. La ligne de fracture entre progressistes et réactionnaires (les conservateurs étant débordés par les événements et disparaissant littéralement sous nos yeux) se déploie donc dans les réponses différenciées qu’ils apportent à cette reconnaissance d’un monde fini.

Et les termes de l’équation posée aux progressistes pourraient donc être les suivants : comment penser la prospérité dans un monde fini ? Comment sortir de cette logique de jeu à somme nulle dans une perspective politique dont le point de fuite reste une augmentation de l’égalité ? Comment se débarrasser, en mots et en actes, d’une vision du monde et d’affects politiques où le bien commun est nécessairement défini par la croissance ? Croissance des richesses partagées égalitairement ; croissance des infrastructures ; amélioration technologique pour se débarrasser du travail.

Cette difficulté oblige également à reconsidérer certaines explications de la progression des forces réactionnaires, notamment celles qui la rapportent essentiellement à l’abandon de la question sociale par la gauche.

Ce qui est parfois oublié à gauche, dans une lecture « matérialiste » qui défend l’idée que la conversion des progressistes au libéralisme est la principale cause de cette montée en puissance des tenants d’un capitalisme de la finitude, c’est que les transformations des conditions matérielles ne produisent pas mécaniquement un imaginaire politique déterminé. Ce qui est mis en cause par cette droite dans le capitalisme libéral n’est pas tant son caractère inégalitaire ou dérégulé que son cosmopolitisme et ce qu’elle perçoit comme son égalitarisme77. Cette perception est particulièrement nette dans les courants de la nouvelle droite américaine gravitant autour de la Heritage Foundation. Héritiers de la révolution conservatrice des années Reagan (voir à ce sujet l’excellente série documentaire de Cédric Tourbe, USA, la révolution conservatrice, ARTE, 2026), ils en radicalisent la logique jusqu’à rompre avec certains de ses principes fondamentaux : là où celle-ci entendait libérer les forces du marché et étendre le libre-échange, ils défendent désormais une économie subordonnée aux intérêts de puissance nationaux, dans un monde conçu comme fini. Leur critique du consensus libéral va ainsi bien au-delà de celle des conservateurs des années 1980 : l’universalisme des droits, la neutralité de l’État ou la reconnaissance de l’égalité des individus leur apparaissent comme autant de concessions à une logique progressiste. La critique réactionnaire du capitalisme libéral ne porte donc pas nécessairement sur les inégalités qu’il produit, mais sur les principes d’égalité qu’il prétend reconnaître.. Ainsi, si les conditions matérielles ont évidemment contribué à nourrir cette progression réactionnaire, il ne suffirait pas de redonner aux classes moyennes et populaires un horizon rassembleur d’égalité pour les voir revenir dans le camp progressiste. Il faudrait trouver — tâche beaucoup plus difficile — des leviers permettant d’opérer une nouvelle bascule culturelle.

Et ce levier pourrait raisonnablement être celui de l’écologie politique, alliant monde fini, ressources limitées et idéal de bonne vie, de « vie large ». Une vie large, c’est-à-dire la possibilité de disposer de son temps, individuellement comme collectivement, sans être assujetti à la production de valeur ; de reconfigurer le quotidien selon une logique de durabilité qui ne soit pas synonyme d’austérité ; de développer des formes de socialisation qui ne supposent ni massification ni centralisation. La bascule culturelle permettant de penser ce qui ressemble aujourd’hui à une contradiction, pour la transformer en une articulation tout aussi nécessaire que désirable, reste à opérer.