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écrits en temps déréglés,
vers une quête de possibles

Golem / Tsédek – Travail contre capital culturel, ou matérialisme contre idéalisme religieux

Auteur non renseigné
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Boîte de Tzedakah (boîte d'aumône ou de charité) de Charleston datant de 1820 (Wikimedia)

Tentative d’analyse critique, littéraire, sémantique et symbolique de deux dénominations hébraïques

Dans ce texte, Noémie Guerra interroge deux mots hébraïques devenus, malgré eux, des étendards politiques : « Golem » et « Tsédek ». Partant d’une relecture socialiste de la justice (tsédaka), l’autrice conteste la généalogie identitaire revendiquée par le collectif Tsedek! et la rapproche d’un « gauchisme » qui aurait déserté le terrain de la lutte des classes. Un plaidoyer pour une gauche matérialiste, loin d’un idéalisme hors sol.

Introduction

L’engagement socialiste de nombreux Juifs et Juives trouve son origine dans la tradition hébraïque. Enfant, Léon Blum aurait rêvé de partager les richesses entre chaque homme et femme, un peu comme sa mère, juive traditionaliste alsacienne, partageait en deux les deux pommes destinées à Léon et à son frère pour ensuite leur en donner une moitié chacun. Manipulation inutile, diront certains. Pédagogie de la cotisation sociale, dirons-nous.

Ce sens du partage transmis par sa mère proviendrait d’un des principes fondamentaux de la culture juive : la « tsédaka », l’« aumône » en hébreu, dont la racine, « tsédek », signifie « justice ». Autrement dit, la justice juive voyait son aboutissement dans le partage rétablissant l’égalité entre les hommes. On peut voir dans cette acception du mot Justice l’une des sources possibles de l’engagement socialiste de Blum. Son adhésion à la SFIO dès sa fondation, en 1905, montre en tout cas que ce juriste avait compris que les institutions judiciaires, ou le concept de Justice, ne pouvaient faire l’économie d’une transformation sociale ayant pour objectif le partage des richesses.

Marx, quant à lui, était issu d’une famille juive convertie au protestantisme. On peut faire l’hypothèse que sa pensée, sa critique du capitalisme, doive une part de son origine morale au précepte religieux de la charité, pilier du judaïsme, du christianisme, mais aussi de l’islam. Problème : ces religions, incapables de sauver le prolétariat naissant et proposant une éthique collective visant le salut des âmes, ne promeuvent pas l’affrontement de classe comme moteur des transformations économiques et sociales. Le temps où l’universalisme chrétien jouait son rôle révolutionnaire dans l’empire romain déclinant était depuis longtemps révolu. Devenus partie intégrante de l’ordre établi, les monothéismes ne pouvaient plus se permettre le désordre social qui avait servi leur propre expansion. C’est pourquoi ils ne firent jamais du socialisme leur doctrine11. Les courants religieux socialistes ou proches du socialisme qui ont existé, ont toujours été en marge de ces institutions — socialisme chrétien et théologie de la libération, socialisme arabe se réclamant de l’islam (nassérisme, baasisme), ou encore le Poale-Tsion, mouvement sioniste religieux et socialiste évoqué plus loin dans ce texte.. En tout cas, c’est certainement de cette tension — entre le refus théorique de s’attaquer au capital et l’incapacité pratique d’enrayer la paupérisation et la déchristianisation des masses laborieuses — que naquirent la doctrine sociale de l’Église catholique et les fondations caritatives protestantes.

Mais ce furent les principes socialistes qui allaient battre en brèche cet idéalisme religieux, dont les traductions concrètes ne produisirent aucun effet vérifiable ou quantifiable : de l’au-delà hypothétique ne nous sont revenus ni chiffres ni statistiques. Combien de dons, ou d’impôts en euros à l’Église ou aux associations caritatives, faut-il pour s’assurer le paradis compte-tenu du fait que je suis dans la tranche « X » du taux d’imposition et que je fais partie des CSP « Y » ? Quelle est la nature des péchés couverts par ma formule « prévoyance au-delà » ? Rien ne garantira jamais au bourgeois, pas plus qu’au prolétaire — qui n’a d’ailleurs rien à offrir aux Églises, et sa foi de moins en moins —, qu’il ira au paradis, même s’il est guidé par l’empathie. C’est là l’un des aspects du jansénisme22. Le jansénisme est un courant théologique catholique du XVIIe siècle, insistant sur la prédestination divine plutôt que sur le salut par les bonnes œuvres ; il fut condamné par Rome et disparut progressivement au cours du XVIIIe siècle.disparu au moment que nous décrivons, qui vit par ailleurs l’avènement du protestantisme : la prédestination plutôt que la rémission des péchés, inquantifiable. Au moins, comme ça, pas de problème de comptabilité ! Mais comme l’enfer, pour le prolétariat industriel, c’était ici et maintenant, on allait, dans l’urgence de la question sociale, substituer — justement — la sécurité sociale à l’assurance « salut de l’âme bourgeoise ».

Le socialisme est la suite de ce développement historique et théorique qui permit ce saut qualitatif dans l’exigence éthique : passer d’une motivation individualiste — l’archaïque charité, l’aumône — à une idéologie politique et donc collective, ayant pour but la construction d’un État abolissant la misère par le partage des richesses ; et qui rendrait inutile, et surtout injuste, la déculpabilisation permettant à la bourgeoisie de s’offrir à moindre coût le salut de son âme, alors que les prolétaires — ces veinards — allaient au paradis par le simple fait de leur misère. C’était bien commode pour le capital. En un mot, on pensa la Justice comme la primauté du matérialisme — le partage quantifiable des richesses concrètement créées ici et maintenant — sur l’idéalisme : l’aumône, dont le caractère juste ne sera analysé par une divinité supérieure que lors du jugement dernier, et dont les effets concrets, ici et maintenant, n’ont d’autre portée que de symboliser l’appartenance à la communauté de ceux qui se soucient de leur prochain selon les préceptes chrétiens. Mais qui a déjà tenté de changer l’eau en vin ou de multiplier les pains aura vite compris qu’il s’agit d’un symbole, d’un idéal à atteindre — l’idée de partage symbolisée dans l’eucharistie. Qui aura un jour donné à un mendiant sait que le soulagement apporté ne sera que temporaire.

Or, nous voulons une construction collective qui nous permette de ne plus avoir à nous soucier de notre prochain — non par paresse, mais par volonté d’y contribuer de notre mieux. Si nous y parvenons, nous n’avons plus besoin de la religion comme moteur ou opérateur de ce partage ni d’institutions caritatives ou communautaires, dont les effets relèvent de la bonne volonté ou de la bonne organisation de communautés privées, et dont les modalités de partage et de fonctionnement divergent d’une communauté à l’autre. Cette construction collective, nous l’appelons socialisme, en tant qu’elle socialise les richesses par le bas, par la démocratie, par le monde du travail organisé.

De la même manière que le capital avait scientifiquement quantifié et organisé le travail des ouvriers, les socialistes allaient quantifier scientifiquement la plus-value volée par le capital et en revendiquer le partage. Ainsi, dans la mesure où ce matérialisme permit à chacun, ouvriers comme bourgeois, de faire preuve de solidarité en comptant rationnellement les richesses produites, privatisées ou partagées (l’impôt, les cotisations sociales, l’État providence…), le socialisme laïcisa la charité chrétienne : il la rendit quantifiable, rationnelle, matérielle et désirable pour ici et maintenant. Cette sécularisation relève d’une continuité anthropologique et d’une rupture idéologique, le socialisme reprenant la question ancienne de la solidarité humaine, portée entre autre jusque là par le christianisme, en transformant ses fondements et formes : la charité devient droit social, l’aide aux plus faibles devient organisation collective, et la communauté religieuse se transformant en communauté politique d’idées et d’action dans le parti, le syndicat, ou la coopérative, en un mot dans le mouvement ouvrier. La charité chrétienne n’est donc pas simplement remplacée : elle est historiquement concurrencée et transformée par des institutions nouvelles qui prétendent organiser la solidarité à une échelle différente. Le christianisme social du XIXe siècle, de Frédéric Ozanam à Wilhelm Emmanuel von Ketteler ou Albert de Mun, montre d’ailleurs que la question sociale ne fut jamais une simple opposition entre religion et modernité, mais un conflit sur les fondements mêmes de la solidarité. Face à ce matérialisme si puissant, devenu une menace pour le capital, mais aussi pour l’Église ainsi concurrencée dans son encadrement de la société par de nouvelles formes de solidarité capables de rendre la conception chrétienne de la charité obsolète, il était urgent pour la réaction de répondre à cette question, résultant du refus d’une compréhension matérialiste des transformations historiques : qui pouvait bien être à l’origine du socialisme ? Il ne pouvait pas être le fruit des entrailles de la fille aînée de l’Église ; divisant la nation en classes, il ne pouvait pas davantage être celui de l’idéalisme national triomphant. Il remettait en cause, d’un côté, l’ordre immuable de la « chaîne des temps » — celle des rois de France, de son aristocratie, de son clergé — et, de l’autre, l’ordre bourgeois qui s’était accommodé du triomphe de l’idéal national et de son autoritarisme rénové sous les deux empires napoléoniens. Alors, qui avait rongé l’idéal chrétien jusqu’à la révolution bourgeoise, puis rongé l’idéal national par sa capacité à engendrer la lutte des classes, sinon un agent issu de l’étranger à la fois à la chrétienté et à la nation française ?

Cette question résultant du refus d’expliquer les transformations du capitalisme par des mécanismes économiques et sociaux impersonnels, la réaction leur substitua un responsable humain. L’antisémitisme moderne fit ainsi du Juif la clé explicative unique de phénomènes pourtant contradictoires : il l’associa à la fois à la finance et à la subversion sociale, au capitalisme et au socialisme révolutionnaire. Les abstractions propres à la modernité capitaliste— circulation des capitaux, mobilité, puissance financière, accumulation, investissements, profits, internationalisme — réactivèrent alors d’anciens stéréotypes antisémites liés à l’argent, à la dissimulation, à l’intelligence ou à la dispersion. Le Juif ne désignait plus des individus réels inscrits dans des rapports sociaux concrets, mais une figure imaginaire chargée d’incarner toutes les contradictions du capitalisme. Cette représentation produisit un paradoxe intéressant: tout désignant les Juifs comme une menace matérielle, elle contribua à les idéaliser, faisant d’eux des agents cachés d’une puissance démesurée, capables de produire, de diriger et de profiter des transformations historiques majeures.

Cet antisémitisme  unifia une partie de la droite bourgeoise et une partie de la droite légitimiste, catholique, traditionaliste dans l’extrême droite. Voilà donc qui fut bien commode pour le matérialisme (en cela qu’il voulait préserver ses intérêts matériel de classe) bourgeois lorsque celle-ci se chargea de désigner le “Juif” fantasmé et donc idéalisé comme responsable la diffusion des idées socialistes plutôt que de pointer du doigt les contradictions du système capitaliste, les inégalités sociales toujours croissantes.

C’est par le même processus idéologique, à savoir le refus de voir son idéalisme entamé, que l’extrême droite allemande, pangermaniste, national-socialiste avait mis l’antisémitisme au coeur de son analyse et de son programme. L’idéalisation « völkisch » des peuples germains supposés incapables de générer, de lui-même, des divisions de classe car vivant et travaillant dans l’harmonie autour de ses lacs et de ses forêts, et qui ne pouvaient être menacés de disparition (c’est la peur eschatologique allemande qui suivit la signature du Traité de Versailles) qu’en ayant été trahis en tant que nation idéalement pure biologiquement, par un corps étranger. Les démocrates de Weimar et les Spartakistes ne pouvaient qu’être les Juifs.

Cette désignation d’un corps étranger, censé être responsable de toutes les contradictions internes de « la communauté »,  ne se limite ni à l’Europe chrétienne ni au XXe siècle. On la retrouve également dans certains courants de l’islam politique (notamment les courants salafistes-jihadistes et takfiristes33. Le takfir désigne l’acte consistant à déclarer qu’un musulman est devenu mécréant (kāfir), l’excluant ainsi de la communauté des croyants (oumma). Dans les courants les plus radicaux, notamment salafistes-jihadistes, cette excommunication peut servir à légitimer la violence contre les musulmans ainsi désignés. Voir notamment : « Quitter l’islam. Conversions, trajectoires et anathèmes » (CNRS)., qui font de l’unité de l’oumma un idéal dont toute division ne peut provenir que d’éléments corrupteurs ou traîtres. Il en résulte une hostilité envers l’émancipation des femmes, , envers les homosexuels, envers la laïcité, envers les Juifs, envers Israël, en tant que corps étranger (l’« entité sioniste ») envers le « Grand-Satan Américain », ainsi qu’envers la grève, en ce qu’elle trouble l’unité de la communauté44. Cette hostilité aux mobilisations collectives est documentée de longue date dans le salafisme quiétiste, qui prône la soumission à l’autorité en place et rejette manifestations comme grèves au nom du refus de la fitna (discorde menaçant l’unité de la communauté), position illustrée par la fatwa de 2011 du Comité des grands savants d’Arabie saoudite interdisant tout soulèvement contre les régimes établis. Les courants jihadistes-takfiristes rejettent pour leur part ces mêmes outils (syndicalisme, grève) non par crainte de la fitna, mais parce qu’ils les considèrent comme des instruments d’un ordre séculier illégitime, leur préférant la lutte armée..

À ceux et celles qui voudraient nous faire croire que de tels courants n’existeraient pas au sein de la population musulmane, qu’il ne s’agirait que d’un fantasme de l’extrême droite ou de la « gauche blanche », et donc d’un discours islamophobe, nous répondrons que le concept d’oumma, assez similaire au concept chrétien de la communauté comme corpus christi, ne présente pas de différences théoriques qui rendraient ce monothéisme intrinsèquement plus porté vers la gauche que vers la droite. On voit donc mal pourquoi il n’existerait qu’une extrême droite catholique ou juive, ni pourquoi le monde musulman ou sa population seraient, par nature, exempts d’idéalisme religieux, de courants d’extrême droite, ou porteraient spontanément en leur sein un prolétariat socialiste votant à gauche.

Nous désignerons donc ces courants comme une forme d’extrême droite musulmane.

On peut donc supposer que cette extrême droite s’est développée en dehors de la gauche que nous qualifierons de véritable, de matérialiste, de celle de la lutte concrète pour le partage des richesses, des tâches dans l’entreprise, des tâches domestiques… De celle d’un parti, ou d’un syndicat dans lequel tous les camarades militent, s’entraident, s’intègrent véritablement à une organisation non pas parce qu’ils croient dans le même dieu, mais parce qu’ils partagent les mêmes conditions matérielles de vie et des mêmes objectifs d’amélioration de leur vie terrestre.

Si cette extrême droite musulmane a pu trouver un espace d’influence au sein d’une partie de la gauche, c’est parce que celle-ci s’est progressivement éloignée d’une analyse matérialiste, soit parce qu’elle en refusa la portée universaliste, soit parce qu’elle avait été séduite d’abord par une idéalisation du modèle républicain supposé disposer d’une capacité quasi illimitée d’intégration sur le plan national et d’ascension sociale sur le plan économique et dont l’universalisme était de toutes façons gênant. L’égalité à l’école de la République allait tout régler. L’égalité politique allait tout régler. Oui, cela a réglé de nombreux problèmes, mais pas tous. Surtout, cette croyance a laissé dans l’ombre de nouvelles contradictions, en particulier celle d’une gauche qui, ayant perdu ses repères théoriques, pense incarner une radicalité au service des travailleurs et des travailleuses et prétend désormais être la véritable gauche de rupture, alors qu’elle demeure pétrie d’idéalisme et continue d’expliquer les contradictions sociales par des principes moraux ou culturels plutôt que par les rapports matériels qui les produisent.

Voir tomber les Juifs et les Juives de gauche dans cet idéalisme serait une défaite de plus pour la gauche de lutte des classes et pour le progrès social — ce serait les voir prendre le chemin politique de nos ennemis. Gageons que ces quelques lignes sur « Golem » et « Tsédek! » apporteront une modeste contribution à la rupture que nous appelons de nos vœux, à gauche et chez les Juifs et les Juives de gauche tout comme chez les Musulmanes et Musulmans— ou du moins chez ceux et celles qui se pensent comme tels — car il y a urgence. Car nous ne voulons ni d’un opium du peuple chrétien, juif, ou musulman, ni d’une lutte pour un monde à l’envers repliée sur et dans la « communauté ».

« Nous ne voulons pas de la charité, ni des ordres, et encore moins des deux en même temps. Nous voulons partager les fruits du travail par le travail. »

1. « Tsédek! » est une gabegie, un glissement sémantique réactionnaire

L’organisation Tsedek! se définit comme un collectif juif décolonial. Nous nous sommes toujours interrogés sur cette notion aux contours flous de « collectif » — nous y reviendrons. On peut donc d’emblée remarquer que c’est un collectif qui ne veut rendre collectif rien d’autre qu’une certaine conception, la sienne, de la judéité : celle qui ne se reconnaît pas dans « le projet colonial sioniste » soutenu par la communauté internationale. C’est pourquoi nous dirons que chez Tsedek! il s’agit de partager, de collectiviser une judéité, et rien d’autre.

Ni les richesses de la future terre décolonisée, ni celle actuellement colonisée, ne sont envisagées comme pouvant être socialisées au profit des travailleurs et travailleuses de Palestine. Les camarades du Bund55. Le Bund (Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie, fondé en 1897) était un parti socialiste juif prônant l’autonomie culturelle des Juifs dans leurs pays de résidence plutôt que l’émigration sioniste vers la Palestine. Il fut dissous par les autorités soviétiques. portaient certes une vision de l’autonomie culturelle juive installée durablement en Europe et donc opposée au sionisme, mais il n’en demeurait pas moins un mouvement socialiste, un parti internationaliste autant qu’un mouvement syndical qui s’implantait dans les lieux de vie et de travail.

Commençons par la fin, le point d’exclamation qui attire nécessairement l’œil du profane ne connaissant pas l’hébreu. Sur l’effort pour toucher les classes populaires non juives, on a fait mieux. Quoi qu’il en soit, le point d’exclamation pourrait indiquer à première vue que le mot qui le précède est une revendication.

On voit immédiatement poindre le sentimentalisme, l’expression d’un idéalisme abstrait qui peine à se définir. Ce n’est pas ce qu’en bons syndicalistes, nous  appelons une revendication, mais un cri. « Tsédek » signifiant, Justice, nous sommes allés chercher ce que le collectif met concrètement derrière ce besoin de justice. Le manifeste de Tsedek! accessible sur son site66. https://tsedek.fr/ explique que ce collectif juif décolonial critique l’Etat-Nation, seul responsable historique de la désignation des Juifs comme étrangers et présidant à l’extermination des juifs d’Europe, et qu’à l’inverse la politique assimilationniste laïque actuelle française qui devrait avoir pour vertu de ne pas traiter les Juifs comme des étrangers est de fait raciste en les assignant un rôle de prétendue victime. De plus, les Juifs ayant été autrefois des membres des sociétés méditerranéennes colonisées et que l’obtention de la citoyenneté française (nous supposons qu’il s’agit du décret Crémieux ?) pour les Juifs est quelque chose d’injuste puisqu’ayant été constitutif d’une concurrence entre les populations colonisées. En un mot, pour Tsédek! les Juifs sont ou doivent redevenir des indigènes, identité que l’Etat français lui aurait volé (et qu’il devrait sans doute lui rendre en leur retirant la citoyenneté française ?).

Tsedek! se définit comme « luttant contre le racisme d’État en France et pour la fin de l’apartheid et de l’occupation en Israël-Palestine ». Ce « projet politique de justice pour tous » passerait avant tout par la réappropriation de l’identité juive, par la « décolonisation », et par un « combat antiraciste qui ne peut qu’être antisioniste ».

Si l’identité juive doit être réappropriée, c’est qu’elle a été volée, par le sionisme. Pour Tsédek!, être juif, c’est nécessairement être antisioniste77. À ce sujet, le dernier livre de Michel Féher “Redevenir juif” est particulièrement édifiant https://www.editionsladecouverte.fr/redevenir_juif-9782348088773 – Voir la critique qui en a été faite par Sophie Goldbum pour La Revue K https://k-larevue.com/le-juif-imaginaire-de-michel-feher/. La Justice — Tsedaka — serait donc réductible à l’antisionisme ou ferait de celui-ci son préalable. C’est ce glissement sémantique qu’il faut analyser ici.

De la justice pensée comme partage — étape préalable au partage concret et quantifiable —, on glisse vers une justice pensée comme géopolitique, nationale, vers une réduction de la judéité à l’adhésion à l’antisionisme. Au-delà même de l’injonction identitaire, pour ne pas dire raciste, puisque les non-antisionistes ne seraient pas de vrais Juifs, la tsédaka se vide ainsi de son contenu économique, voire économiciste, pour n’en garder que le contenu identitaire.

La soi-disant Justice de Tsédek! se fonderait donc sur l’idée que cette même Justice passerait par une « réappropriation de l’identité juive ». Il s’agit bien d’un projet identitaire. Si seulement la « communauté juive » pouvait s’épargner cet idéalisme revendiqué par Tsedek!, endogène aux religions comme aux mythologies nationalistes, et qui a fini de pourrir le christianisme et l’islam au moment de la construction des États-nations en rendant possibles idéologiquement l’antisémitisme  — et dont la semence semble avoir fécondé certains esprits un peu trop romantiques — et son succès au XXe siècle, ce serait mieux pour tout le monde, y compris pour le judaïsme et les Juives et Juifs. Quant aux Juives et Juifs qui se veulent de gauche, ils devraient plutôt s’enorgueillir d’une Justice (tsédek) conçue, à l’origine, en des termes économiques — comme on peut le lire dans le Mishné Torah de Maïmonide88. Maïmonide (1138-1204), philosophe et légiste juif, codifie dans le Michné Torah une hiérarchie des degrés de la tsédaka, du don contraint au don qui rend le bénéficiaire autonome — soit une conception résolument matérielle et sociale de la justice. . Certains acteurs de la charité juive ont bien compris cela, quoique restés à l’étape archaïque de l’aumône (on pensera à l’association Tsedaka, justement). Car il s’agit, pour Tsédek!, d’une justice pensée comme juive — à dessein exprimée en hébreu — et relevant donc, symboliquement comme dans ses textes, d’une motivation identitaire, quand bien même elle ne serait pas nationale.

A la lecture des textes publics du collectif, rien n’apparaît sur le partage des richesses ou des terres ni sur ses modalités, ni sur les moyens de lutte contre ce que le collectif identifie, à raison, comme des instruments d’inégalité sociale ou d’apartheid. Tsedek! , comme Golem se définissent comme des collectifs. La grande différence c’est que le premier fige des contours théoriques pour l’avenir alors que le second est mouvant , meuble par nature puisque matière.Quand un  « collectif » se définit dans un ton si abrupt, par une injonction si définitive, on est en droit de s’attendre à quelque chose de solide en termes d’organisation et de leviers d’action comme le proposerait un parti ou un syndicat en matière de revendications mais surtout de massification, de capacité intégratrice. La limitation identitaire interdit cela.

Selon la hiérarchie des priorités que nous croyons pouvoir lire chez Tsédek!, la véritable émancipation d’un travailleur juif réside, à condition qu’il ne s’adresse exclusivement aux travailleurs, dans la récupération de son identité usurpée par le sionisme, plutôt que dans la libération de l’exploitation de son travail par un employeur, quelle que soit la religion ou la nationalité de ce dernier. Nous laisserons aux Juifs et aux Juives qui travaillent sur les chantiers, dans les centres d’appels, les hôpitaux, aux caisses des supermarchés et dans les classes de l’Éducation nationale le soin d’évaluer qui, d’Israël ou de leur employeur, les oppresse et les prive de temps en famille, de temps de loisir, de culture, qui leur vole leurs cotisations sociales, qui fait stagner les salaires, qui oppresse les femmes et les minorités de genre, qui casse le droit de grève et les droits syndicaux, qui rend possible les morts sur les chantiers. Cet ordre donné aux Juifs et aux Juives d’oublier cette proximité sémantique évidente en hébreu — que la Justice se pense comme un partage des richesses, et non comme la délégitimation de l’existence de l’État d’Israël — aboutit, d’une part, à une essentialisation qui les assigne au soutien d’une politique identitaire et d’autre part à une mise sous silence d’un socialisme internationaliste comme projet alternatif à l’État-nation, en France comme en Israël et en Palestine, ceci pour des motifs communautaires. C’est tout simplement une trahison de classe. Alors, certes, n’y a-t-il pas un écart entre passer sous silence et nier la possibilité du socialisme ? Nous répondrons que ne pas coupler les deux, antisionisme et socialisme, est un choix clairement assumé. Le Poale-Tsion99. Le Poale Tsion (« les travailleurs de Sion ») est un mouvement sioniste socialiste fondé au début du XXe siècle, qui entendait combiner émancipation nationale juive et lutte des classes. avait, lui, fait le choix du sionisme et du socialisme, et fut un partenaire des bundistes.

Nous ne sommes pas en train de répondre à ce que nous considérons comme un appel identitaire par un autre rappel à un « sens originel » de l’hébreu. Ce serait, même partiellement, reproduire le même geste. Si nos lecteurs y voient une injonction identitaire, ils en sont libres, mais nous souhaitions faire un rappel sémantique éminemment important du point de vue de notre projet politique, qui ne nécessite pas l’invasion de la culture religieuse, ni une projection dans l’au-delà. C’est éminemment important du point de vue de notre projet politique. Il ne s’agit pas d’appeler nos lecteurs à se tourner vers un  « retour aux sources » de l’Antiquité juive, ce qui serait d’un idéalisme que certains prêches ne se privent pas de convoquer. On a vu le résultat.  Le glissement sémantique qu’opère Tsédek! est un projet politique en soi : il oblitère sciemment une étape nécessaire. Car c’est le sens de l’Histoire, nous l’avons vu, que de laïciser la charité religieuse. C’est tout bonnement refuser le socialisme auquel les Juifs et les Juives ont droit tout comme tout autre groupe social. C’est condamner le chemin dans lequel les Juifs et les Juives pourraient par simple recherche identitaire, voire religieuse, devenir socialistes d’abord. Juifs éventuellement ensuite. Ou les deux.

La Justice pour Tsedek!, on l’a compris, c’est l’identité juive, réappropriée, rénovée, car  « abîmée » selon le collectif par Herzl et l’ONU, les Etats-nations.  « Être Juif et le rester », clairement défini comme une  « poursuite de réparation du monde », passerait nécessairement par l’antisionisme, le sionisme étant par essence  « un projet raciste colonial et ethno-nationaliste, dont les liens structurants avec l’antisémitisme sont de plus en plus apparents. » Ainsi « donner les mêmes droits aux habitants de la région, de la Méditerranée au Jourdain » c’est mettre fin à l’existence de l’État d’Israël, et inversement. N’est-ce pas là un projet politique à la fois identitaire et destructeur, dénué de revendications concrètes et laissant la porte ouverte à des conséquences logiques désastreuses ? On passe ainsi avec Tsédek! d’une justice de partage à une justice de réappropriation, à la fois pour les Palestiniens dépossédés de leur terre et de leurs droits, mais aussi pour les Juifs, dépossédés de leur judéïté. 

« L’État d’Israël est une émanation du colonialisme européen et doit son existence à la dépossession des Palestinien·ne·s et à la négation de leurs droits – Ni « conflit religieux », ni « lutte civilisationnelle », mais une situation coloniale en Israël/Palestine. L’oxymore « démocratie juive » ne désigne rien d’autre qu’une démocratie de façade, réservée exclusivement aux juif·ve·s. De fait, seul un véritable processus de décolonisation répondra à un objectif de justice et d’égalité. »— Manifeste de « Tsedek, collectif juif décolonial », site internet du collectif

Tout se passe comme si la destruction d’Israël était le préalable à toute forme de justice, une justice jamais décrite, sans doute parce qu’idéalisée, et qui n’aborde jamais la question de la socialisation. Le manifeste évoque pourtant la « gauche », qu’il dit visée par des accusations d’antisémitisme. Or, pour nous, une gauche sans socialisme perd son fondement le plus important.

Supposer qu’il n’y aurait, par essence, aucun socialisme possible avec Israël relève déjà de la croyance. Supposer, en plus, que la disparition de cet État déboucherait par magie sur le socialisme, la paix et la justice en relève tout autant. Comme si la Palestine, une fois débarrassée du sionisme, allait devenir, par un mécanisme historique qui reste à décrire, un paradis socialiste. Comme si le Hamas allait devenir de lui-même l’outil d’émancipation des travailleurs et des travailleuses. Comme si l’antisémitisme, l’islamophobie, la violence et le nationalisme allaient cesser d’exister par la simple proclamation de l’égalité des droits, et que Juifs, Juives et Arabes ne seraient plus que des « habitants » réconciliés, sur une terre rendue à son état originel avant que les colons ne la souillent. Que les Juifs et les Juives de gauche, de lutte des classes, ne s’y trompent pas : tout cela est un peu facile, pour ne pas dire une vue de l’esprit.

Allons plus loin dans la logique de Tsédek! :  admettons maintenant qu’évacuer les étapes menant vers le socialisme ne le rendrait pas nécessairement impossible, on arriverait vite à la conclusion que l’ONU — car c’est la communauté internationale qui acta  l’existence d’Israël — serait par symétrie  le capitalisme, et donc que celui-ci serait au service d’un ordre international sioniste dont Israël et le capitalisme mondial agiraient de concert. C’est cette logique qui sous-tend l’idée chère aux décoloniaux que l’Etat d’Israël est le phare avancé de l’impérialisme européen. Nous devons en être tous et toutes conscients.

Nous disons donc aux Juifs et Juives de gauche que ce n’est pas Israël qui est dangereux pour les Juifs, mais cette logique idéaliste à gauche, favorisée par un campisme résiduel mais très structurant, qui évite d’affronter réellement l’impérialisme, le capitalisme, le colonialisme, le racisme, en faisant d’Israël non plus un acteur, mais le centre de l’oppression mondiale, sa source, son paroxysme. Dans cette logique obéissant à tous les réflexes les plus antisémites, Israël devient, par sa simple existence,  responsable – voire même à la manoeuvre tant qu’on y est- de l’écocide1010. https://lundi.am/Andreas-Malm-et-les-ambiguites-de-l-antisionisme-vert, de l’existence des pétromonarchies quasi esclavagistes et de leurs fonds souverains, des bureaucraties corrompues des États arabes, du terrorisme international, des milices religieuses d’Afrique et du Moyen-Orient, des politiques de répression en Iran, de l’inflation en Turquie,  des paradis fiscaux qui servent footballeurs et basketteurs multimillionnaires, bref de l’accumulation obscène des violences et des richesses que la mondialisation capitaliste permet, mais que le racisme d’État français, américain et israélien, car au final, tout ça, ce serait la même chose, spolierait au profit des caisses de Netanyahou. Comme à l’époque de la structuration de l’extrême droite idéalisant  « le Juif », cet idéalisation du  « sionisme », évitant l’étape du discours matérialiste n’a d’autre effet que de servir les capitalistes.

Le manifeste de Tsédek! affirme que « le sionisme détruit et déforme les fondements du judaïsme ». Comment désigne-t-on cette tendance à substituer à la lutte unificatrice des identités réelles et multiples de tous les travailleurs contre le capital au socialisme, au syndicalisme déconfessionnalisé de masse et de classe, de prétendues solutions identitaires, voire nationales ? Comment nomme-t-on le reniement des valeurs universalistes, de la démocratie libérale même imparfaite, dévoyée par l’autoritarisme, l’affairisme, la corruption, le militarisme — réalités bien présentes en Israël, dont le gouvernement Netanyahou est aujourd’hui l’exemple le plus flagrant ?

Comment nomme-t-on l’offre politique du retour à un ordre ancien, par ailleurs déformé, revisité outrageusement, censé demeurer immuable et purifié des prétendues scories de l’Histoire — comprenez, pour Tsédek!, le sionisme ?

Comment appelle-t-on le refus de sortir de ce à quoi l’on s’assigne sur le plan identitaire ? Nous posons des questions, et tentons d’y répondre. Nous ne donnons pas d’ordres. Tsédek! nous ordonne d’appeller cela « justice ». Nous appelons cela l’extrême droite.

Répétons-le: « Décoloniser la Palestine », autrement dit démanteler Israël, va-t-il amener la vraie démocratie aux Palestiniens (juifs, arabes ou autres), la paix, l’égalité entre les hommes et les femmes, la protection des personnes LGBTQIA+ ? La disparition de l’État d’Israël ferait par magie disparaître le Hamas. N’est-ce pas cela qui devrait préoccuper la région, plutôt que les problèmes identitaires des Juifs antisionistes français ? Pourquoi ce rejet de la modernité des États-nations européens s’accompagne-t-il d’une telle indulgence envers les États-nations, ailleurs dans la région, tout aussi imparfaits sur le plan ethno-national ? Après tout, ce sont bien les puissances coloniales européennes qui ont dessiné les frontières de la Syrie, de l’Irak, de l’Égypte… Ne penser qu’à Israël, n’est-ce pas ne penser qu’à soi, à sa seule identité ? C’est bien triste.

Que l’on ne s’y trompe pas : rien de ce qui précède ne remet en cause la légitimité du combat anticolonial, bien au contraire. Notre analyse s’inscrit dans la continuité de la réflexion menée par l’anticolonialiste Daniel Guérin, qui rappelait dès 1959 que critiquer les échecs d’une « mauvaise décolonisation » ne revenait jamais à trahir cette cause. Le seul critère valable était, selon lui, de déterminer si elle conduisait réellement à l’émancipation pleine et entière de l’être humain. C’est précisément ce critère qui, à nos yeux, fait défaut chez Tsédek! : sa conception de la décolonisation ne s’articule à aucun projet socialiste, alors même que Guérin considérait cette articulation comme indispensable pour éviter qu’elle ne s’enlise dans les impasses de l’identitarisme ou du nationalisme.1111. Daniel Guérin, « Colonisation, décolonisation et socialisme », Correspondance Socialiste Internationale, 10ᵉ année, n° 93, mars 1959, p. 2 texte disponible sur sinedjib.com https://sinedjib.com/index.php/2024/01/05/guerin-2/

2. Une posture gauchiste juive n’en demeure pas moins une posture gauchiste

Pourquoi parler ici de posture gauchiste chez Tsédek! ? Il faut revenir à la définition du gauchisme par celui qui l’a forgée, Lénine : dans La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), Lénine critique certains communistes de la Troisième Internationale qui refusaient de participer aux syndicats et aux élections — tribunes offertes par un régime parlementaire qu’ils voulaient pourtant renverser. Pour ces gauchistes, s’y engager revenait à se salir les mains, à laisser les autres faire le sale boulot pour ensuite les critiquer, auréolés d’une virginité en réalité permise par la passivité, voire l’oisiveté. Les autres militants eux, travaillent ; les gauchistes disent ce qu’il faut faire. Voilà bien une attitude de patron — dire aux autres ce qu’il ne faut pas faire sans jamais faire ce qui doit l’être, ni en donner les moyens, ni y participer.

À ceux qui diraient : « Tiens, après avoir été taxés d’extrême droite, les voilà taxés de gauchisme ! », oui, c’est bien là notre propos : le gauchisme a cessé d’être à gauche sur le sujet du sionisme ; sur ce terrain précis, cette posture rejoint la démarche intellectuelle de l’extrême droite.

Car n’est-ce pas la posture de Tsédek! ? Demander aux Juifs — qui ne leur ont rien demandé — d’être de meilleurs Juifs en luttant pour le démantèlement d’Israël, depuis la France, Israël ou n’importe quel pays où l’on trouve des Juifs, sans jamais proposer l’action qui y mènerait, et encore moins la mener soi-même. Ne parlons même pas de l’éventualité, pour eux, de se rendre en Israël ou dans les territoires arabes pour agir directement. Nous verrons bien l’exemple que donnera Tsédek!

Tout comme les gauchistes exigent des socialistes, des communistes et des syndicalistes de terrain d’être « plus de gauche » pour n’avoir eux-mêmes rien à faire, tout, dans son positionnement, porte à croire que Tsedek! ne désigne pas de problèmes de classes à résoudre immédiatement — ni pour et par lui-même, ni pour les salariés juifs, ou d’origine arabo-musulmane de France, de Palestine ou d’ailleurs, prétendument indigènes ou colonisateurs. On ne devient, selon nous, un meilleur Juif qu’en devenant une personne meilleure, qu’en défendant les travailleuses et les travailleurs indistinctement dans une organisation de classe, et non dans un collectif qui hurle contre un seul État, aussi autoritaire et inique soit-il de l’autre côté de la Méditerranée.

Nous disons cela à Tsédek! et à tous les Juifs et Juives, et nous le disons à tous les membres de toutes les religions, aux athées, aux agnostiques — à tous les travailleurs pour qui l’identité prime. Les bourgeois, eux, ont le loisir de se soucier de leur propre identité une fois leur capital garanti de croître. Quant aux  opprimés dont l’effort consistera à être de meilleurs croyants, de meilleurs pratiquants, ils resteront victimes de l’opium du peuple. Et Tsédek! a l’air bien enfumé.

Les salariés juifs que nous connaissons, à gauche, ont bien compris que ce n’est pas en critiquant le sionisme sur des blogs, aux côtés de youtubeurs antisionistes, que le patronat et les États israélien et français augmenteront les salaires, réduiront le temps de travail — notamment celui des femmes, musulmanes comme juives —, feront disparaître les subventions pour le patronat aux, ou permettront une plus grande socialisation des richesses, ici comme en Israël, en Palestine ou au Moyen-Orient. Seul quelqu’un qui n’a jamais été confronté à l’ennemi dans une lutte de classe peut croire, et faire croire, que si tu es juif tu dois détester Israël — et que si tu ne le détestes pas, tu n’es pas un bon Juif. Quelle utilisation honteuse que la mise en débat de la légitimité de l’État d’Israël à des fins identitaires ! Houria Bouteldja1212. Houria Bouteldja, ex- porte-parole du Parti des indigènes de la République (PIR), une militante décoloniale, membre de la rédaction du QG décolonial et du média Paroles d’honneur théoricienne porteuse d’un « décolonialisme » revendiquant une politique fondée sur l’identité raciale et postcoloniale. revendique le droit à l’« indigénat » pour les musulmans ; Tsédek! ne dit pas autre chose dans son manifeste. Dans les deux cas, un conservatisme identitaire et communautaire, relevant d’une logique impérialiste et coloniale. Qui sont donc les vrais impérialistes ?

Tsédek! semble ainsi faire le choix de l’ex-territorialité bundiste, qui peut séduire à gauche.

Mais les conceptions antisionistes historiques de la gauche juive semblent avoir été oubliées par Tsédek! Avant la Shoah déjà, certains membres fondateurs du Bund avaient anticipé une révolte arabe, mais sans jamais recourir à l’accusation identitaire. Leur refus du sionisme s’expliquait d’abord parce que socialistes, syndicalistes, internationalistes, parce qu’opprimés par le pouvoir tsariste qui les livrait à l’exploitation de classe, aux pogroms et les maintenait de force dans les zones de résidence. Cette défiance bundiste à l’égard du sionisme s’accompagnait d’une véritable lutte de classe. Cette urgence à traiter le réel, et donc à le reconnaître, ne pouvait ignorer un enracinement de la culture, le fait Yiddish étant quasi majoritaire dans certaines régions qui rendait l’exil impensable. Leur option militante visait une égalité aussi bien politique qu’économique. Les cadres religieux juifs les accusaient de combattre leur propre communauté, de créer une division de classe qui aurait affaibli la population juive face au tsarisme — une trahison de classe, en somme, pour les bundistes. Le combat de classe venait avant l’exigence identitaire ; et les sionistes socialistes du Poale-Tsion étaient, eux, leurs camarades de lutte. Tsédek! peut-il ignorer que ce sont les persécutions tsaristes, les progroms, l’affaire Dreyfus en France, puis la politique d’exterminantion nazie, qui accélérèrent le mouvement sioniste que l’antisémitisme demeura vivace en Pologne et à l’est de l’Europe après la Seconde guerre mondiale, et que c’est le système soviétique qui a finalement liquidé le Bund., non le sionisme ?

3. Golem, créature emblématique du travail de la terre, et non de sa propriété

Que des détracteurs du Golem ne trouvent rien de mieux à dire qu’il serait une créature décérébrée, sans libre arbitre, nous amuserait si ce n’était un poncif antisémite. Le Golem est, il est vrai, un personnage de forme humaine, articulé, à première vue sans conscience et obéissant — mais ce n’est ni un slogan, ni un principe moralisateur distinguant les bons des mauvais Juifs. C’est une organisation, en cela qu’elle n’est pas autonome. Elle est créée, modelable à loisirs et dirigée par ses créateurs. Compose de membres, d’organes, qui peuvent et doivent garder leur libre arbitre —, c’est une organisation mettant en tension discipline collective et liberté individuelle. Elle est donc multiple, diverse. Ce n’est pas le cas de l’organisme, qui s’autonomise et agit idiotement, qui n’a le souci que de sa propre survie et ne souffre aucune tension interne. L’organisme n’obéit qu’à lui-même, aveuglément. Le Golem, lui, est capable de penser sa propre nécessité relativement à ce pourquoi il a été créé, et le cas échéant de la remettre en cause pour s’auto-détruire.

Le Golem est, et ce n’est pas sans valeur symbolique forte, le fruit du travail de la matière — un travail partagé entre Juifs et non-Juifs — et comme nous sommes matérialistes parce qu’antiracistes (et inversement), cela nous convient. Le Golem travaille. Il ne hurle pas sur les autres. Il ne conspue pas. Il défend les Juifs et les Juives de leurs ennemis ; tel un outil, il est construit, et il construit. Il ne prône pas la destruction. Cela tombe bien, car le socialisme est une modalité d’organisation sociale décidée, construite et contrôlée par celles et ceux qui produisent les richesses — une construction avec une finalité en ligne de mire. Le Golem, créature issue du travail de la glaise, retournera à la poussière lorsque nous aurons mis à bas l’antisémitisme, à gauche comme à droite. Son existence matérielle, sociale, connaît un développement historique : ce n’est pas un carcan essentialiste. Le Golem est modelable ; il n’est pas gravé dans le marbre. Le marbre, c’est pour les palais que les empereurs et la bourgeoisie érigent grâce au travail des esclaves ou des salariés, eux faits de chair et d’os.

« Le Golem travaille. Il ne hurle pas sur les autres. Il ne conspue pas. »

Le Golem est donc un outil. Il est issu du travail et est pensé pour le travail. Il s’use, se casse, et disparaît. Il existe. Aucun un fondement identitaire restrictif, figée, essentialiste ne le définit. Nous ne critiquons pas ici la nécessité d’une association juive au seul motif qu’elle serait identitaire, mais nous disons qu’il faut la penser comme un moyen de lutte collective et d’autodéfense. La nature même de l’organisation Golem, l’histoire de son nom, et ses objectifs, le suggèrent.

Vous ne vous étonnerez donc pas que nous voyions dans le Golem un hommage au camp du travail ; et comme nous défendons les travailleurs et les travailleuses — ceux et celles qui font, non ceux qui disent aux autres de faire —, le titre de cette organisation nous convient.

Le Golem est un embryon, capable de grandir et de s’accomplir, ce qui fera de lui un être doué de lucidité, de paroles de vérité grâce au travail — c’est-à-dire grâce à son rôle dans la société. Qu’il mente, qu’il s’autonomise, et il se prosternera devant ses créateurs, et mourra, aussi grand soit-il. Rien de choquant à cela : c’est même courageux, et cela promeut l’idée que s’autocritiquer est la première source de vérité. Voilà la démarche que doit suggérer le Golem : le travail intellectuel et l’exigence de vérité. Car c’est par le travail que celle-ci apparaît, non par la manipulation mensongère des mots, du sens et des idées.

Le Golem ne veut pas le salut de son âme, ni celui des Juifs et des Juives qui auraient des problèmes de conscience. Sa fonction est d’analyser le réel et de protéger les Juifs et les Juives, sous peine de disparaître — peine qui s’applique à lui, mais surtout à elles et à eux. C’est le seul préalable pour qu’il puisse, comme eux, vivre avec les autres dans ce monde, et non dans un hypothétique au-delà.

Il est vrai, pourtant, que le Golem revêt une coloration magique, quasi païenne — c’est une idole, une idole de cinéma même, mais avant tout de la littérature, et de l’oeuvre de Tolkien, entamée dans les années 1920 et poursuivie dans les années 1930. Symboliquement, cette chronologie du travail est éloquente. Dans Le Seigneur des anneaux, le Golem est réinvesti sous le nom de Gollum, personnage tragique qui meurt dans les flammes avec la destruction de l’anneau de pouvoir porté par son maître, Frodon, mandaté par une communauté diverse pour détruire un pouvoir expansionniste et guerrier visant à asservir ou exterminer toutes les créatures de la Terre du Milieu, par tous les moyens, de la torture à l’espionnage — on serait presque tenté de parler de pouvoir totalitaire. Une fois l’anneau de pouvoir détruit, Frodon cesse d’être un maître, cesse de donner des ordres, libère l’esclave, non pas parce que c’est le sien, mais parce qu’il est esclave de l’anneau. Une fois son objectif atteint, il s’auto-détruit. Certains devraient méditer cela.

Le Golem est entré dans la culture populaire moderne dans les années 1920 grâce au film de Paul Wegener, Der Golem, wie er in die Welt kam, devenu un classique du cinéma expressionniste allemand. C’est le rabbin de Prague, Judah Loew ben Bezalel, qui lui donne vie et qui lui confie la tâche de protéger le ghetto dont les Juifs sont menacés d’expulsion par le Tsar. Mais dès lors que la créature, une fois la communauté sauvée par elle, s’autonomise et devient agressive, elle doit mourir. Il est tué par une petite fille qui lui ôte le médaillon portant le nom de Dieu. Il meurt, c’est-à-retenir, en se figeant, puis en s’effondrant. Chez Mary Shelley, c’est quand la créature échappe à la mort qu’elle devient le monstre de Frankenstein, celui qu’on ne contrôle plus, qui tue les proches du docteur. Le monstre de Frankenstein est le fruit du travail d’un médecin aux intentions si pures qu’il se hisse, malgré lui, au rang de Dieu. C’est la punition du Prométhée moderne.

Oui, les hommes et les femmes travaillent, et devront toujours travailler pour s’émanciper. Les dieux antiques imposent des épreuves aux mortels, devant ainsi lutter, travailler, construisant ainsi leur vie au milieu des obstacles. Chez Hésiode ou Eschyle, Zeus condamne Prométhée à se faire dévorer le foie éternellement par un aigle pour avoir lui volé le feu, source de technique multiplicatrice de potentialités dans le travail. Le supplice sanctionne l’Homme pour avoir échappé aux déterminismes naturels -divins- que celui-ci partage entre tous les hommes. Dans le Protagoras de Platon, le feu ne peut pas permettre à l’Humanité de vivre en société sans la justice (diké) et le respect (aidôs). C’est le travail de la matière qui rend nécessaire l’idéalisme politique. Pas l’inverse.

Le Dieu unique, lui, profère des commandements, donne des ordres, au mieux des concepts — mais n’aide pas le travailleur à s’émanciper ici et maintenant. Il revient à nous de le faire. Cette émancipation est en effet « un travail de titan » -Prométhée en était d’ailleurs-, celui des hommes et des socialistes.

D’aucuns disent que le monde est « l’œuvre de Dieu », ou un « don de Dieu ». Jouer les généreux quand on n’a travaillé que six jours dans une vie prétendument éternelle — et encore, en donnant des ordres — pour ensuite nous enjoindre de faire de ce monde un monde meilleur, en se contentant de cryptiques « commandements divins », fait de ce Dieu unique un gauchiste. Certains veulent l’imiter. Mais nous ne voulons pas de la charité, ni des ordres, et encore moins des deux à la fois. Nous voulons partager les fruits du travail par le travail. Oui, à ce titre le Golem en est le symbole. Et c’est à ce titre que Golem devient une idole de matière, mais pour les fanatiques qui détestent ce qu’elle évoque à leurs yeux : l’impureté d’une culture dégénérée antérieure ou postérieure à la vraie culture monothéiste et qu’il faudrait effacer. On les reconnaît bien là, les puritains : à l’image de ceux qui préfèrent agiter des concepts, mésusage d’un capital culturel qui ne demande pas beaucoup de travail — hormis celui de l’exiger des autres en hurlant, faute de savoir faire quoi que ce soit de ses mains ou de ses idées. Au début était le Verbe ? C’est faux : au début était la matière. Informe. Le logos1313. Logos : terme grec polysémique désignant à la fois la parole, la raison et le discours rationnel — le principe par lequel l’esprit saisit et énonce le réel. C’est la faculté qu’Aristote place au fondement de la définition de l’homme comme zôon logon ekhon (« l’animal doué de langage/raison », Politique, I, 2, 1253a10), bien que disposition naturelle chez l’Homme, lui-même être de matière, ne vient qu’ensuite accompagner la tekhnê1414. « « L’art (technè) est une disposition à produire accompagnée de raison vraie. » sourcer CF, Aristote, Ethique à Nicomaque, livre VI, chapitre IV Un peu plus loin, on lira « « La prudence est une disposition pratique accompagnée de raison vraie concernant les biens et les maux pour l’homme. »
(Éthique à Nicomaque, VI, 5, 1140b 20-21)
pour informer la matière par le travail raisonné. Puis vient l’art politique –politikè tekhnè1515. “car ils ne possédaient pas encore l’art politique » (Platon, Protagoras, 322b)– rendant possible l’expression du logos appliqué au politique, la plus haute des sciences car architectonique1616. « La politique est une science architectonique (architektonikè), car elle commande à quelles sciences il faut s’adonner dans les cités et lesquelles chacun doit apprendre. »
(Aristote, Ethique à Nicomaque, I, 2, 1094a 26-28)
, qui nous permet de délibérer démocratiquement.

Si un ordre devait exister un jour, ce serait à la fin des temps, non à leur commencement. La fin de l’Histoire ou plutôt de la Préhistoire pour être précis, ce serait la disparition des classes et de l’État bourgeois — de tous les États bourgeois. Il ne reste qu’à espérer que nous la verrons.

Ce qui est en revanche certain, c’est que se ranger du côté de la critique de l’être obéissant à un ordre mondial corrompu, c’est d’abord mal connaître la portée symbolique du Golem — c’est ensuite se placer dans un camp politiquement douteux. La Justice, ce n’est pas un slogan  « hors-sol ». La Justice, ce n’est pas l’antisionisme. La Justice, ce n’est pas une injonction puritaine et identitaire. La Justice, c’est le socialisme, c’est le partage des richesses créées par le travail. La Justice, ce n’est surtout pas la trahison de classe. Tsédek! devrait en prendre note.

« La Justice, ce n’est pas un slogan “hors-sol”. […] La Justice, c’est le socialisme, c’est le partage des richesses créées par le travail. »

Noémie Guerra


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