Entre défense des terroirs, souverainisme énergétique et rejet de l’écologie politique, les extrêmes droites françaises entretiennent avec la question environnementale un rapport contradictoire. Cet article revient sur leurs doctrines, leurs stratégies électorales et leur influence dans le monde agricole, avant d’interroger les conditions d’une réponse écologique à la fois sociale et démocratique.
L’écologie occupe aujourd’hui une place centrale dans le débat public. Crises climatiques, sécheresses, inondations, effondrement de la biodiversité ou tensions autour de l’agriculture imposent aux forces politiques de se positionner. Les extrêmes droites françaises n’échappent pas à cette contrainte. Pourtant, leur rapport à l’écologie demeure profondément ambivalent : souvent hostile à l’écologie politique, parfois sensible à la protection des paysages, des terroirs ou des animaux, et ponctuellement tentée par une forme d’« écologie identitaire ».
Parler de « l’extrême droite » au singulier est toutefois trompeur. Cette famille politique est éclatée. Elle rassemble des partis engagés dans le jeu électoral, comme le Rassemblement national ou Reconquête, des groupuscules nationalistes ou néofascistes, des catholiques traditionalistes, des réseaux identitaires, ainsi que des structures intellectuelles et de formation. Toutes ces composantes ne partagent pas exactement les mêmes priorités ni les mêmes stratégies. Mais elles sont traversées par des invariants : nationalisme, ethnicisme, traditionalisme, autoritarisme, xénophobie, rejet du libéralisme politique et critique des valeurs universalistes.
Une écologie subordonnée à l’identité
Le fil conducteur le plus puissant de ces milieux reste l’identitarisme. Celui-ci repose sur l’idée que les peuples, les cultures et les civilisations seraient fondamentalement incompatibles et devraient être préservés séparément. L’immigration est alors décrite comme une menace existentielle, parfois comme une « colonisation inversée », tandis que le métissage culturel ou physique est perçu comme une disparition identitaire.
Dans cette perspective, l’écologie n’est pas d’abord pensée comme une politique de protection du vivant, mais comme une défense de l’enracinement. Les thèmes du terroir, du localisme, des paysages, de la ruralité ou de la transmission des traditions sont mobilisés pour défendre une vision fermée de la communauté nationale ou européenne. L’environnement devient alors le décor d’une identité à protéger, plus qu’un bien commun à préserver. Cette logique explique pourquoi une partie de l’extrême droite peut se montrer favorable aux circuits courts, à la défense des paysages ou à la relocalisation, tout en rejetant fortement l’écologie politique, accusée d’être « punitive », « mondialiste », « gauchiste » ou favorable à l’immigration.
Le RN et l’écologie : une histoire de rendez-vous manqués
Le Front national, devenu Rassemblement national en 2018, a tenté à plusieurs reprises d’intégrer une dimension écologique à son discours. Une première tentative apparaît à la fin des années 1980 autour de Bruno Mégret, avec l’idée d’une écologie identitaire. Elle est rapidement abandonnée, notamment après son départ, dans un contexte où Jean-Marie Le Pen assume un discours très hostile à l’écologie, qu’il réduit volontiers à un passe-temps de classes urbaines favorisées.
Une deuxième tentative intervient en 2011, avec l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti. Laurent Ozon, issu à la fois de la Nouvelle Droite et du militantisme écologiste, incarne brièvement cette orientation avant de quitter le FN. Puis, en 2019, Hervé Juvin apporte une ligne localiste, souverainiste et identitaire, davantage centrée sur la civilisation et les modes de vie que sur une politique écologique structurée. Cette séquence reste cependant limitée et ne débouche pas sur un véritable programme environnemental.
Aujourd’hui encore, le RN comme Reconquête ne disposent pas d’une doctrine écologique construite. Leurs propositions environnementales apparaissent sommaires et souvent subordonnées à d’autres objectifs : souveraineté nationale, indépendance énergétique, défense de l’agriculture intensive, rejet de l’Union européenne ou opposition aux énergies renouvelables.
Paysages, animaux, nucléaire : une écologie sélective
Marine Le Pen s’intéresse davantage aux animaux de compagnie, aux paysages et à la question du bien-être animal qu’à une transformation écologique globale. Cette défense du bien-être animal reste toutefois encadrée par la volonté de ne pas remettre en cause l’élevage, au nom notamment du souverainisme alimentaire. Éric Zemmour et Reconquête adoptent une posture comparable : défense des paysages, hostilité aux éoliennes et promotion d’un imaginaire patrimonial, mais sans projet écologique cohérent.
« Les questions de biodiversité sont quasiment absentes de leurs programmes. »
Les deux formations soutiennent l’agriculture intensive, défendent la réindustrialisation et font du nucléaire un pilier de l’indépendance énergétique. À l’inverse, elles rejettent largement les énergies renouvelables, souvent présentées comme inefficaces, coûteuses ou destructrices des paysages. Les questions de biodiversité sont quasiment absentes de leurs programmes.
Leur réponse aux crises environnementales relève souvent du technosolutionnisme : mégabassines face aux sécheresses, curage des fossés face aux inondations, aménagements techniques ponctuels plutôt que remise en cause du modèle productiviste. Le climatoscepticisme ou le relativisme climatique demeurent présents, parfois de manière discrète, notamment dans les rangs du RN.
Un électorat plus sensible aux crises écologiques, mais hostile aux écologistes
Le rapport de l’électorat d’extrême droite à l’écologie évolue. Historiquement, ses attentes portent davantage sur le pouvoir d’achat, la sécurité, l’immigration, la souveraineté, la défense des traditions ou la protection de certains modes de vie populaires, comme la chasse et la pêche. Le prix du carburant, en particulier du diesel, occupe aussi une place importante.
Cependant, les sécheresses, les inondations récurrentes et les mutations du monde rural modifient progressivement les perceptions. Une partie de cet électorat prend conscience de la réalité des désordres environnementaux, surtout lorsqu’ils touchent directement les habitations, les terres agricoles ou les revenus. Mais cette prise de conscience ne se traduit pas par une sympathie envers les écologistes. Au contraire, ceux-ci restent perçus comme moralisateurs, urbains, hostiles aux traditions ou indifférents aux difficultés sociales.
L’écologie est ainsi acceptée lorsqu’elle s’inscrit dans une défense du local, des terroirs ou du pouvoir d’achat, mais rejetée lorsqu’elle implique des contraintes collectives, une solidarité internationale ou une remise en cause des modes de production.
Le monde agricole, nouveau terrain de conquête
Depuis les années 2020, le RN a renforcé son influence auprès d’une partie du monde agricole, longtemps plutôt proche de la droite républicaine via la FNSEA. Ce basculement s’opère autour d’un discours anti-européen, souverainiste et hostile aux normes environnementales. La Coordination rurale illustre cette évolution. Issue d’une scission de la FNSEA, elle était initialement transpartisane. Mais une partie de ses membres et responsables s’est radicalisée vers l’extrême droite, avec un discours fortement hostile à la gauche, à la décroissance et aux écologistes. Cette radicalisation s’accompagne parfois de climatoscepticisme, d’un rejet violent des associations environnementalistes et d’un souverainisme alimentaire assumé.
Dans ce contexte, plusieurs groupes radicaux d’extrême droite soutiennent médiatiquement les mobilisations agricoles. Ils y trouvent un terrain favorable pour articuler défense de la ruralité, rejet de l’Union européenne, hostilité à l’écologie politique et dénonciation des élites.
Les droites radicales intellectuelles : une écologie autoritaire
Il faut distinguer les partis électoraux des milieux intellectuels ou radicaux. Dans ces derniers, le rapport à l’écologie peut être plus élaboré. Certains reprennent les thèses de la « convergence des catastrophes » : épuisement des ressources, changement climatique, pression démographique, migrations climatiques, fragilité du modèle occidental productiviste. Cette conscience des limites de la croissance peut conduire à une critique du progrès, du productivisme et du technosolutionnisme. Mais elle débouche rarement sur une écologie démocratique ou universaliste. Elle nourrit plutôt l’idée d’un changement de civilisation autoritaire, fondé sur la fermeture des frontières, la protection des communautés ethniques ou culturelles et la hiérarchisation des populations.
Certaines convergences ponctuelles avec des milieux écologistes existent pourtant : défense de la biodiversité, circuits courts, soutien à certaines ZAD, critique des OGM ou refus de la manipulation du vivant. Mais ces proximités sont ambiguës. Elles peuvent s’accompagner de pratiques irrationnelles, antimédicales ou complotistes, comme le rejet de la vaccination ou la promotion de soins « alternatifs ». Elles peuvent aussi donner lieu à des tentatives d’infiltration ou de manipulation de structures écologistes.
« La fin progressive du « cordon sanitaire » contribue à banaliser le RN, désormais parfois présenté comme appartenant à l’« arc républicain ». »
L’évolution ne concerne pas seulement l’extrême droite. La droite républicaine reprend de plus en plus certains thèmes auparavant associés à l’extrême droite : identité nationale, sécurité, dénonciation du « wokisme », critique de l’immigration ou alignement sur des réflexes identitaires. La fin progressive du « cordon sanitaire » contribue à banaliser le RN, désormais parfois présenté comme appartenant à l’« arc républicain ».
Cette porosité modifie les rapports de force. Les thèmes identitaires contaminent une partie du débat public, y compris lorsqu’il est question d’écologie. La transition environnementale est alors interprétée non comme une nécessité collective, mais comme une menace contre les modes de vie nationaux, populaires ou ruraux.
Comment parler d’écologie à ces électeurs ?
Face à ces constats, il serait inefficace de réduire l’électorat d’extrême droite à un bloc homogène et imperméable aux enjeux environnementaux. Une partie de cet électorat connaît une réelle détresse économique, sociale ou territoriale. Les agriculteurs, les habitants de zones périurbaines ou rurales, les ménages dépendants de la voiture et les populations touchées par les catastrophes climatiques peuvent être sensibles à un discours écologique s’il prend au sérieux leurs contraintes concrètes.
Il est donc nécessaire de montrer que l’écologie peut être une réponse au déclassement, à la dépendance énergétique et à la fragilisation des territoires. Les énergies renouvelables peuvent être présentées comme un levier d’indépendance nationale et locale. Les circuits courts, les productions locales et la protection des terroirs peuvent être défendus sans tomber dans l’identitarisme. La transition agricole peut être pensée avec les agriculteurs, et non contre eux.
Mais deux lignes de fracture demeurent majeures : le racisme et la dérive sécuritaire. La question des réfugiés climatiques et des migrations risque d’être instrumentalisée par l’extrême droite pour promouvoir des politiques autoritaires. C’est pourquoi une écologie démocratique doit articuler protection du vivant, justice sociale et refus de la xénophobie.
Conclusion
Les extrêmes droites françaises ne sont pas indifférentes à l’écologie, mais elles la pensent rarement comme une politique d’émancipation ou de solidarité. Elles la subordonnent le plus souvent à la nation, à l’identité, à l’ordre, à la souveraineté ou à la défense de modes de vie traditionnels. Leur écologie est sélective : sensible aux paysages, aux terroirs et parfois aux animaux, mais hostile aux transformations structurelles, aux normes environnementales, à l’universalisme et à l’écologie politique.
L’enjeu, pour les écologistes et les acteurs démocratiques, est donc double : prendre au sérieux les inquiétudes sociales et territoriales qui rendent ces discours audibles, tout en refusant clairement leur dérive identitaire, autoritaire et xénophobe. Car la crise écologique peut nourrir deux horizons opposés : une solidarité démocratique face aux limites planétaires, ou une fermeture brutale des sociétés sur elles-mêmes.