Pourquoi le validisme demeure-t-il un angle mort si persistant des mouvements d’émancipation ? À partir d’une expérience militante et de l’histoire oubliée des « handicapés méchants », ce texte explore plusieurs hypothèses : l’inaccessibilité matérielle des espaces de lutte, l’hétérogénéité du handicap, le poids du modèle médical et de la charité, mais aussi un imaginaire politique de l’autonomie, du travail et du corps valide qui traverse encore la gauche.
Une fois n’est pas coutume, commençons par une anecdote personnelle.
Lorsque j’étais jeune, beau, et surtout étudiant en master à Sciences Po, il existait une association étudiante qui s’appelait « L’Intersection ». Sa description proclamait fermement la lutte contre toutes les formes de discrimination, dont elle dressait la liste : racisme, sexisme, ou encore validisme. Un jour où je débattais avec l’un de ses membres sur Facebook, je fis remarquer, non sans une volonté pas particulièrement noble de marquer des points à peu de frais, que malgré ses professions de foi, L’Intersection n’avait jamais organisé le moindre événement sur la question du handicap, et que plusieurs de ses événements se tenaient dans des lieux rigoureusement inaccessibles en fauteuil roulant. Mon interlocuteur reconnut que j’avais raison. Quelques jours plus tard, nous eûmes droit à une décision forte : L’Intersection supprima la mention du validisme de sa description. On ne pouvait certes plus leur reprocher de manquer de cohérence, et il faut même saluer l’invention, ce jour-là, d’une méthode militante inédite : quand les pratiques ne parviennent pas à monter jusqu’aux principes, on peut toujours faire descendre les principes jusqu’aux pratiques.
L’anecdote a plus de dix ans, et je la raconterais avec davantage de gêne si le temps s’était chargé de la démentir. Il ne s’en est pas chargé. À l’été 2025, au festival Les Résistantes11 Programme du festival Les Résistantes. Source, ce grand rendez-vous des luttes locales et globales où convergent pendant quatre jours paysans, écologistes, féministes, syndicalistes et antiracistes, il fallait de bons yeux pour trouver le validisme dans le programme : un atelier, niché quelque au milieu de plus de cent cinquante propositions, où il devait encore partager l’affiche avec le virilisme. Les organisatrices, pourtant, font mieux que la moyenne : le festival avait une politique d’accessibilité, un pôle soin, une adresse de contact dédiée. C’est précisément le problème : un demi-atelier sur des dizaines et une adresse mail, c’est mieux que la moyenne. Dans les grandes manifestations sociales de ces dernières années, des cortèges antivalidistes ont existé, pendant le mouvement des retraites par exemple, mais ils se comptaient sur les doigts d’une main et tenaient du commando plus que du cortège ; Reporterre a raconté22 Reporterre, « Manifs et handicap : le long parcours du combattant ». Source ce que coûte le simple fait d’y participer. Entre 6 et 18 millions33 DREES, Le handicap en chiffres — édition 2024. Source de personnes handicapées en France selon la définition retenue, et la gauche a l’air de découvrir le sujet à chaque fois qu’on le lui rappelle, avec l’expression polie de quelqu’un à qui l’on présente un cousin éloigné pour la troisième fois.
Alors, comme beaucoup de militants antivalidistes, je m’interroge sur cette absence. Je voudrais proposer ici quelques pistes pour la comprendre. Je préviens : je n’ai pas de théorie générale. Ni même de solution clef en main. J’ai des hypothèses, dont certaines se contredisent légèrement entre elles (ce qui est en général bon signe).
L’explication paresseuse
La tentation, quand on est concerné, est d’expliquer cette indifférence par une hiérarchie consciente : la gauche aurait classé les luttes comme on classe les dossiers, et le nôtre serait rangé tout en bas, quelque part entre « à traiter un jour » et « perdu à jamais ». Je n’y crois pas tout à fait. Les militants et militantes que je croise ne pensent pas que le validisme est une oppression secondaire ; ils n’y pensent pas, ce qui est différent, et à certains égards pire. Personne n’a décidé d’oublier les personnes handicapées. C’est un oubli qui fonctionne tout seul, sans coupable à convoquer, et c’est bien pour cela qu’il faut le démonter pièce par pièce. Alors pourquoi sommes-nous si souvent les grands oubliés ?
« C’est un oubli qui fonctionne tout seul, sans coupable à convoquer, et c’est bien pour cela qu’il faut le démonter pièce par pièce. »
On ne peut pas occuper l’usine quand on ne peut pas y entrer
La première pièce est si simple qu’on ose à peine l’écrire : le validisme exclut ses victimes des lieux mêmes où elles pourraient le dénoncer. Peu de luttes ont eu à ce point l’obstacle pour objet. L’usine exploitait l’ouvrier, mais elle le rassemblait : elle lui fournissait, sans le vouloir, ses camarades et son champ de bataille. Nous, on nous tient dehors, et séparément, au sens le plus littéral. Le local syndical est au premier étage sans ascenseur. L’AG dure quatre heures, debout, dans le bruit. La manifestation avance au pas de charge et se termine parfois en course, ce qui, quand on ne court pas, transforme l’exercice du droit de manifester en sport à risque. Le militantisme est une activité physique qui s’ignore, avec ses épreuves de fond, son oral et sa nocturne.
Il en résulte une situation d’une élégance diabolique : l’oppression s’auto-invisibilise. Il faudrait de l’accessibilité pour aller réclamer l’accessibilité. Personne n’ira réclamer une rampe dans une réunion qui se tient en haut des marches. Et comme les absents n’écrivent pas les ordres du jour, chaque génération militante redécouvre, sincèrement surprise, qu’il manque quelqu’un autour de la table.
« Il faudrait de l’accessibilité pour aller réclamer l’accessibilité. »
Un « nous » introuvable
Il est ensuite très difficile de faire un peuple avec le handicap. La catégorie regroupe des paralysés, des sourds, des aveugles, des douloureux chroniques, des handipsys : des gens dont les besoins non seulement diffèrent mais parfois se contredisent, l’aménagement rêvé de l’un étant le cauchemar sensoriel de l’autre. Ajoutez que l’identité ne se transmet pas. Un enfant handicapé naît presque toujours de parents valides, sans quartier, sans langue, sans grand-mère pour lui raconter les luttes d’avant (les Sourds, qui ont une langue, font exception ; encore la reçoivent-ils rarement de leurs parents).
Et puis la plupart d’entre nous deviennent handicapés en cours de route, après avoir été socialisés en valides, c’est-à-dire, souvent, en validistes. On ne rejoint pas un mouvement de libération le lendemain de son diagnostic ; on passe d’abord des années à espérer redevenir « normal », ce qu’on ne reprochera à personne, mais qui ne remplit pas les rangs de la lutte. Le modèle médical nous apprend à nous vivre comme des dossiers individuels, et la charité s’occupe du reste. Difficile de constituer un sujet politique avec des gens à qui l’on répète depuis l’enfance qu’ils sont des cas particuliers à guérir.
L’oppression la plus polie du monde
Il faut compter aussi avec ceci : le validisme avance souvent masqué en bienveillance, et la gauche ne sait pas se battre contre la gentillesse. Le racisme et le sexisme passent, eux aussi, le plus souvent à bas bruit ; mais le premier a ses violences filmées, le second son décompte macabre, et l’indignation trouve où s’accrocher. Nos oppresseurs à nous organisent des téléthons. L’enfermement s’appelle « établissement adapté ». En ESAT, on travaille le plus souvent pour un peu plus d’un demi-SMIC et sans contrat de travail : cela s’appelle « travail protégé », sans qu’on sache bien qui cela protège. Tout cela est géré par des gens dévoués, souvent épuisés, sincèrement convaincus de bien faire, et qui parlent en notre nom depuis un siècle avec l’assurance tranquille de ceux qu’on n’a jamais contredits, pour la bonne raison qu’on n’a jamais invité les intéressés à la réunion. C’est contre ce porte-parolat confisqué que les militants antivalidistes ont repris le vieux mot d’ordre du mouvement international des personnes handicapées : « rien sur nous sans nous ». Il est facile de mobiliser l’indignation contre un patron voyou. Contre une aide-soignante débordée et un directeur d’établissement humaniste, c’est une autre affaire. La violence existe pourtant, massive ; mais elle est administrative, diffuse, euphémisée. Elle ne fait pas de bonnes photos.
« Le validisme avance masqué en bienveillance, et la gauche ne sait pas se battre contre la gentillesse. »
« Debout ! les damnés de la terre »
Vient alors l’hypothèse qui fâche davantage : le validisme ne loge pas seulement dans les angles morts de la gauche, il loge dans ses fondations. La gauche s’est construite sur le travail et sur un corps, le prolétaire debout, fort, endurant, qui fait grève et monte à la tribune. Son arme historique est le retrait de la force de travail ; encore faut-il qu’on ait bien voulu de la vôtre. Elle a rendu sa fierté au travailleur en lui rappelant que rien ne tournait sans lui. Elle n’a jamais bien su quoi dire à ceux sans qui tout tourne très bien. Son langage même est une leçon d’éducation physique : on se lève, on se tient debout, on marche (pour le climat, pour les fiertés, contre le racisme), on fait entendre sa voix, on dénonce l’aveuglement du pouvoir et la surdité du gouvernement. L’Internationale commence par « debout », et quand la gauche a occupé les places en 2016, elle a appelé cela Nuit debout (on y était surtout assis, mais passons). Je ne dis pas que le vocabulaire fabrique l’aveuglement, mais il le raconte. Un mouvement dont tant de métaphores de l’émancipation désignent des capacités physiques, et qui s’est construit sur le travail, ne verra pas spontanément ceux qui en sont privés.
Un avenir croisé dans la rue
Reste une piste plus intime. Le handicap est, avec la vieillesse qui en est l’antichambre, la condition opprimée à laquelle chacun peut adhérer demain matin sans avoir rien demandé ; et l’on remarquera que l’âgisme n’encombre pas davantage les ordres du jour. On m’objectera la pauvreté, qui peut fondre sur chacun aussi. Mais devenir pauvre passe pour une injustice, donc pour une affaire politique ; devenir handicapé passe pour un malheur, donc pour une affaire médicale. Le malheur ne se syndique pas. On attendrait d’une telle universalité qu’elle rapproche, mais elle a plutôt tendance à faire changer de trottoir. L’allié potentiel du féminisme ne craint pas de se réveiller femme. Le valide qui croise un fauteuil roulant regarde, lui, une version possible de son avenir dont il ne veut pas. La pitié est la solution que la psyché a trouvée à ce problème : elle permet de compatir sans s’identifier, de maintenir à distance ce « eux » dont on sent obscurément qu’il nous attend. Nous ne sommes pas une minorité comme les autres ; nous sommes un memento mori avec une carte d’invalidité.
Les méchants ont existé
Je voudrais tordre le cou, avant de finir, à l’idée que ce retard serait une fatalité française, une affaire de mentalités qu’il suffirait d’attendre. L’histoire dit parfois autre chose. Au début des années 1970, en même temps que le MLF, des militants handicapés de gauche fondaient le Comité de lutte des handicapés et publiaient un journal au titre éloquent : Handicapés méchants44 Archives Autonomies, fonds consacré à Handicapés méchants. Source. Ils perturbaient les quêtes organisées « en leur nom », dénonçaient les institutions, refusaient le porte-parolat des grandes associations. Cette histoire, presque personne ne la connaît. Il a fallu attendre 2017 pour qu’un article du sociologue Jérôme Bas dans la revue Genèses, « Des paralysés étudiants aux handicapés méchants »55 Genèses, « Des paralysés étudiants aux handicapés méchants », 2017/2. Source, lui rende la dignité d’un objet d’histoire. Le mouvement s’est éteint au tournant des années 1980, de divisions, d’épuisement (mot qui, pour des corps handicapés, n’est pas une image), puis de cette arrivée de la gauche au pouvoir qui a démobilisé tout le monde. Le féminisme a une histoire parce qu’il a gagné assez pour l’écrire. Notre mouvement a existé lui aussi ; il a perdu, et on a effacé jusqu’à son souvenir. Élisabeth Auerbacher, cofondatrice du Comité et auteure de Babette, handicapée méchante66 Élisabeth Auerbacher, Babette, handicapée méchante, texte consultable sur Gallica. Source, est morte en juin 2025 dans une indifférence à peu près générale.
Et nous recommençons, du reste. Une nouvelle génération de collectifs antivalidistes a réinstallé le mot « validisme » dans le paysage en une décennie, et contribué, au sein d’un attelage qui comprenait d’ailleurs les grandes associations qu’on vient d’égratigner, à arracher la déconjugalisation de l’AAH. Puis est venue la loi sur l’aide à mourir, adoptée en juillet 2026 avec les voix de presque toute la gauche. Ses opposants antivalidistes lui reprochent de garantir la mort à des gens à qui l’on n’a jamais garanti les moyens de vivre. Le débat a tenté de produire ce que dix ans de pédagogie patiente n’avaient pas obtenu : un front unitaire antivalidiste, et l’ambition, pour chaque organisation de gauche, de se positionner enfin. Que ce baptême ait eu lieu contre une loi votée par la gauche est une ironie dont l’histoire des mouvements sociaux est coutumière : le féminisme aussi s’est construit contre le sexisme de ses camarades de lutte. On reconnaît les siens à ce qu’ils vous déçoivent en famille.
Plaidoyer contre moi-même
Je me méfie des réquisitoires, y compris du mien. Une partie des blocages que j’ai décrits ne relève pas de la lâcheté mais de vraies difficultés : l’hétérogénéité de nos besoins, le coût réel de l’accessibilité, des dilemmes, sur la fin de vie ou sur l’institution, qui divisent jusqu’aux personnes concernées, ce que le discours militant préfère parfois taire. Et je ne me fais pas d’illusions sur la pureté de mes propres commencements : cette cause, je l’ai en partie rencontrée en cherchant à gagner un débat sur Facebook, ce qui n’est pas exactement l’appel du 18 juin.
« Nous ne demandons pas qu’on nous fasse une place ; nous constatons qu’il en manque une, et que le siège vide se voit désormais. »
Mais enfin. La gauche répète depuis deux siècles qu’elle est le camp de ceux qu’on ne veut pas voir. Or voici une oppression qui touche des millions de personnes et met à nu, comme peu d’autres, le tri des corps selon leur rendement. Ce tri ne s’arrête pas à nous. Il attend le salarié usé, l’inapte, le vieux, celui dont l’arrêt maladie s’éternise. Nous en sommes seulement le cas limite, celui où la logique se voit à l’œil nu.
Les déclarations d’intention n’y suffiront pas. Cela se jouera sur des sujets qui fâchent, où il faudra choisir : le travail en ESAT, la fin de l’institution, l’école. Nous ne demandons pas qu’on nous fasse une place ; nous constatons qu’il en manque une, et que le siège vide se voit désormais.
Le proverbe dit que les absents ont toujours tort. Il ne dit jamais qui les a rendus absents.