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écrits en temps déréglés,
vers une quête de possibles

L’incendie Universel

Julien Chanet

Crise & Crtique • 2026

Stéphane François
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Dans un contexte où le conflit israélo-palestinien divise profondément les milieux progressistes, Julien Chanet propose un essai qui interroge les formes contemporaines de l’antisionisme à gauche, si ce n’est de gauche. Son enjeu n’est pas de disqualifier toute critique d’Israël, mais de comprendre comment certains discours militants peuvent, parfois, réactiver des angles morts antisémites tout en se réclamant de l’antiracisme. Cette question est brûlante. Elle est presque impossible à aborder sans provoquer immédiatement soupçons, accusations ou malentendus, mais il est vrai qu’il existe un nombre important d’ouvrages incitant aux amalgames (pensons aux nombreux essais de Pierre-André Taguieff pour ne citer que lui). C’est précisément pour cette raison que L’incendie universel. Le sujet de l’antisionisme à gauche mérite notre attention.

Dans cet ouvrage sans concession, publié aux Éditions Crise & Critique, Julien Chanet s’attaque, avec une grande précision et une érudition impressionnante, à l’un des points les plus sensibles du progressisme contemporain : la manière dont une partie de la gauche pense, ou refuse parfois de penser, piégés par ses propres slogans, son rapport au sionisme, à l’antisionisme et à l’antisémitisme. En articulant des éléments de théorie politique, de sociologie militante et de géopolitique critique, l’ouvrage explore les glissements qui peuvent mener d’un antisionisme politique à un antisémitisme masqué, parfois ouvertement assumé. Il replace également le sionisme dans son histoire réelle, loin des caricatures.

L’essai s’inscrit dans un moment historique particulièrement tendu. Après les attaques du 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza, les débats autour d’Israël, de la Palestine, de l’antisémitisme et de l’antiracisme se sont durcis. Ils ont aussi fragmenté des espaces militants qui partageaient pourtant, en apparence, un même vocabulaire politique : justice, émancipation, anti-impérialisme, lutte contre les dominations. Julien Chanet part de cette fracture pour poser des questions dérangeantes : l’antisionisme de gauche est-il toujours à la hauteur des principes qu’il revendique ? Existe-t-il un antisionisme progressiste qui ne soit pas réactionnaire ? À quelles conditions le sionisme peut-il redevenir un objet de discussion politique, et non un mot tabou ou un épouvantail ? Son objectif, il l’écrit, est clair : ce livre ne demande pas de renoncer à la critique d’Israël ; il demande de l’exercer sans slogans réducteurs, sans essentialisation et sans angle mort antisémite. Pourtant, les prises de position sur l’antisémitisme contournent souvent le sionisme et l’antisionisme, relégués, au mieux, à des chapitres isolés, au pire, au rang d’impensés idéologiques. Il fallait donc reprendre ces questions de front, sans éluder les controverses ni céder aux simplifications. C’est chose faite avec L’incendie universel. 

L’un des intérêts majeurs du livre tient à la position de son auteur. Julien Chanet, diplômé de science politique, travailleur associatif à Bruxelles et militant antiraciste, ne parle pas depuis une hostilité extérieure à la gauche ou à l’antiracisme, comme d’autres en croisade contre « l’islamogauchisme » (ou autre néologisme du même type). Il revendique au contraire un ancrage antiraciste et anti-autoritaire. C’est ce qui donne à sa critique une portée particulière : son ouvrage ne vise pas à délégitimer la solidarité avec les Palestiniens, ni à empêcher la critique de la politique israélienne. Il cherche plutôt à examiner les formes que prend cette critique lorsqu’elle se transforme en réflexe identitaire, en posture morale, en slogan globalisant, en discours nationaliste (il l’écrit en plusieurs endroits dans son livre), et sans dérive antisémite.

L’un des soucis des militants de gauche, selon la logique que l’auteur développe, apparaît lorsque les réalités juives sont ramenées à un seul signifiant : Israël. De leur point de vue, la séparation entre juifs sionistes et antisionistes est une façon de rendre binaires les positionnements beaucoup plus complexes de la pluralité des positionnements juifs par rapport à Israël, et d’évacuer qu’il puisse exister quelque chose comme un sionisme de gauche. Israël sert donc à départager le « bon Juif » du mauvais. Cela a des conséquences : si la question est centrale, les décoloniaux insistent sur le fait qu’il ne faut justement pas ramener tous les Juifs à Israël et bien faire la distinction entre sionistes (juifs ou non) et antisionistes diasporiques (ou mêmes antisionistes vivant en Israël). D’où la fascination (et la caricature) du Bund11 Pour une histoire du Bund, Henri Minczeles, Histoire générale du Bund. Un mouvement révolutionnaire juif, L’échappée, 2022.. En gros, ils les ramènent tout le temps à Israël, mais pour les en séparer, dans un mécanisme pervers, là où l’extrême droite fait un lien organique que le positionnement politique ne peut pas entamer22 Pensons à cette phrase de Jean Mabire associant la pensée völkisch du sang et sol et Israël : « je préfère Israël et sa fidélité aux lois du sang fraternel et du sol retrouvé », Jean Mabire, « Pourquoi je ne suis pas fasciste », Magazine des Amis de Jean Mabire, n°38, équinoxe de printemps 2013, p. 19. Première parution L’Esprit public, septembre 1963.. Dans cette réduction, la diversité des expériences juives, des histoires diasporiques, des traditions politiques et des rapports au sionisme disparaît. Le Juif réel s’efface derrière une figure abstraite, supposée incarner un État -pourtant distinct du judaïsme-, une domination ou un bloc géopolitique. C’est là que l’antisionisme cesse d’être seulement une critique politique pour devenir un discours de substitution, dont les effets peuvent être dangereux.

L’ouvrage montre qu’il faut sortir des équivalences faciles en ce qui concerne l’antisionisme et l’antisémitisme. En effet, ce livre refuse deux raccourcis symétriques. Le premier consiste à affirmer que toute critique d’Israël est antisémite. Une telle position empêche toute discussion politique sérieuse sur les politiques d’un État, ses choix militaires, son gouvernement ou son histoire nationale. Le second raccourci, inverse, consiste à affirmer que l’antisionisme est toujours innocent dès lors qu’il s’exprime au nom de la gauche, de l’anticolonialisme ou de l’antiracisme. Pourtant, des dérives antisémites sont manifestes. À ce titre, l’auteur est particulièrement sévère avec certains discours décoloniaux, essentialisants. Julien Chanet situe précisément son analyse entre ces deux impasses. Ce qui l’intéresse, ce ne sont pas seulement les intentions déclarées des militants, mais les formes concrètes des discours : que désignent-ils ? que simplifient-ils ? que rendent-ils invisibles ? que produisent-ils politiquement ? Un antisionisme devient problématique lorsqu’il essentialise les Juifs, transforme Israël en incarnation absolue du mal, nie la pluralité des trajectoires juives ou reprend, même indirectement, des schémas anciens de l’antijudaïsme (chrétien et musulman) et de l’antisémitisme. La difficulté n’est donc pas de choisir entre lutte contre l’antisémitisme et défense des Palestiniens, mais de refuser que l’une serve à neutraliser l’autre.

Il faut ici nommer plus explicitement ce que l’ouvrage permet de penser : l’existence d’un antisémitisme de gauche ou décolonial, non pas comme essence de la gauche, mais comme possibilité interne à certains de ses langages politiques. Cet antisémitisme se distingue souvent de ses formes d’extrême droite par sa grammaire : il ne se présente pas comme haine déclarée des Juifs, mais comme soupçon généralisé envers le « sionisme », un signifiant qui peut réactiver, sous des habits prétendument critiques, des figures anciennes (domination juive occulte) ou récentes (Israël comme État colonial « blanc »). C’est précisément cette respectabilité apparente qui le rend difficile à reconnaître. Parce qu’il parle le langage de l’émancipation, parce qu’il se dit anticolonial, parce qu’il s’abrite derrière la défense des opprimés, il peut croire échapper à toute contamination antisémite. Chanet montre au contraire que l’intention antiraciste ne suffit pas à garantir l’immunité du discours : un propos peut se vouloir libérateur et reproduire pourtant des schèmes de persécution, d’exceptionnalisation et de culpabilité collective.

Il faut donc éviter les raccourcis et les simplifications. Les deux peuvent appauvrir la pensée, empêcher la nuance et enfermer un conflit historique dans une opposition morale trop simple, voire simpliste. En effet, lorsqu’un mot d’ordre remplace l’analyse, il devient difficile de distinguer un gouvernement, un État, une population, une histoire nationale, une idéologie et une identité collective. C’est dans cette confusion que se logent les glissements les plus inquiétants, analysés par Julien Chanet. La dénonciation légitime de politiques israéliennes peut alors se transformer en mise en accusation globale d’Israël comme entité exceptionnelle, puis, parfois, en suspicion généralisée envers les Juifs sommés de se positionner. Le livre invite ainsi à une discipline intellectuelle : nommer précisément ce que l’on critique, éviter les amalgames et refuser les images totalisantes.

Le négationnisme de gauche, lorsqu’il apparaît, ne prend pas toujours la forme classique de la négation explicite de la Shoah. Il se manifeste plus volontiers par la relativisation, l’effacement ou la mise entre parenthèses de l’histoire juive comme histoire de persécutions, de pogroms, d’exclusions et d’extermination. Il peut aussi consister à traiter la mémoire juive comme un simple instrument de pouvoir, comme si l’évocation de l’antisémitisme n’était jamais qu’une stratégie de disqualification de la critique d’Israël. Une telle posture est d’autant plus problématique qu’elle inverse le geste antiraciste : au lieu d’entendre l’expérience minoritaire (un État où les Juifs ne seraient plus minoritaires), elle la suspecte d’avance ; au lieu de prendre au sérieux la peur juive, elle la réduit à une ruse idéologique. Ce déplacement est au cœur du danger analysé par Chanet : lorsque le Juif n’est plus perçu comme sujet vulnérable, mais seulement comme relais supposé d’une puissance, l’antiracisme se retourne contre l’un de ses objets mêmes, au profit d’un autre.

L’ouvrage met également à jour la dimension nationaliste et identitaire, par procuration, des discours antisionistes, la réduction du peuple palestinien à un peuple-objet ou à un peuple-martyr, ainsi que les glissements par lesquels l’antisionisme peut se muer en antisémitisme masqué ou assumé, dont il retrace la généalogie, de la matrice stalinienne à ses reformulations contemporaines. C’est l’autre apport important de cette étude : sa réflexion sur la place accordée aux Palestiniens eux-mêmes. Julien Chanet met en cause une tendance à faire du peuple palestinien un peuple-objet ou un peuple exclusivement martyrisé. Cette critique est décisive : lorsque la Palestine devient seulement un symbole permettant de confirmer un récit idéologique préexistant, la solidarité risque de devenir une appropriation. Défendre les droits des Palestiniens suppose pourtant de les reconnaître comme des sujets politiques à part entière, traversés eux aussi par des débats, des contradictions, des aspirations diverses et des conflits internes. Réduire leur cause à une fonction morale – celle d’incarner la victime absolue face à Israël – revient paradoxalement à les priver d’une partie de leur agenda politique. La solidarité véritable ne parle pas seulement au nom d’un peuple ; elle cherche aussi à entendre ses voix, ses stratégies et ses pluralités.

Cette question devient particulièrement aiguë quand la violence antisémite est minimisée au nom de la hiérarchie des causes. Après le 7 octobre 2023, certaines réactions ont consisté moins à condamner des massacres visant des civils qu’à les réinscrire immédiatement dans une causalité politique qui en atténuerait la singularité, voire qui les rendait presque explicables au sens moral du terme. Or expliquer un contexte n’autorise pas à dissoudre la responsabilité des auteurs ni à rendre secondaires les victimes juives. De même, rien ne peut justifier la démesure criminelle de la réponse israélienne. Le négationnisme de gauche peut alors prendre la forme d’un déni sélectif : déni de la dimension antisémite d’un acte, déni de la peur diasporique qu’il réactive, déni de la continuité entre certaines images contemporaines d’Israël et de vieux motifs antijuifs. La solidarité avec les Palestiniens ne gagne rien à cette amnésie ; elle y perd au contraire sa cohérence éthique.

Bref, ce livre est nécessaire parce qu’inconfortable. C’est probablement sa qualité principale. Écrit depuis la gauche, mais à distance des logiques de chapelle, il la force à regarder ce qu’elle préfère parfois éviter : la possibilité que des discours se présentant comme émancipateurs produisent eux-mêmes de l’aveuglement, de la violence symbolique ou de l’essentialisation, voire de l’antisémitisme. Ce constat ne condamne pas l’ensemble de la gauche ; il lui demande au contraire d’être fidèle à ses propres exigences critiques. On comprend néanmoins que l’ouvrage puisse susciter des résistances. Dans un contexte de guerre, de morts civils, de polarisation médiatique et de simplification permanente, toute tentative de nuance peut être perçue comme une diversion, une minimisation ou pire : un soutien à Israël. Pourtant, l’intérêt de ce livre est justement de rappeler qu’une cause juste n’autorise pas n’importe quel discours. La lutte contre les dominations perd de sa cohérence lorsqu’elle accepte certains angles morts au nom de l’urgence politique.

C’est pourquoi la critique proposée par Chanet doit être entendue comme une exigence de clarification interne. La gauche ne peut combattre sérieusement le racisme si elle tolère, dans ses propres rangs, la banalisation de l’antisémitisme, sa réduction à un problème secondaire ou sa dissolution dans la seule question israélienne. Elle ne peut pas davantage se dire héritière des combats antifascistes tout en laissant prospérer des formes de négationnisme diffus, faites de silence, de relativisation ou d’inversion accusatoire. Reconnaître ces dérives n’implique pas de délégitimer l’anticolonialisme, ni de taire les violences commises contre les Palestiniens ; cela implique au contraire de refuser que la défense d’une cause juste s’autorise de l’injustice faite à d’autres.

Au fond, l’enjeu de L’incendie universel dépasse la seule question du sionisme. Il concerne la capacité de la gauche à penser contre ses automatismes, y compris lorsqu’ils se présentent sous les traits de l’évidence morale. Julien Chanet n’invite pas à abandonner la critique d’Israël, ni à renoncer à la solidarité avec les Palestiniens. Il invite plutôt à rendre cette critique plus précise, plus cohérente et plus réellement antiraciste. De fait, ce livre s’adresse à celles et ceux qui se soucient de ne rien céder aux politiques de domination ni aux logiques réactionnaires.

C’est pourquoi l’ouvrage peut être lu comme un avertissement devant les angles morts et les régressions de la critique sociale, et examine les effets d’un antisionisme lorsqu’il s’approprie la solidarité avec les Palestiniens au lieu de la renforcer. On ne combat pas une domination en réactivant, même involontairement, les formes symboliques d’une autre. On ne défend pas efficacement les Palestiniens en transformant leur cause en simple support de projection idéologique. Et l’on ne construit pas une pensée émancipatrice en refusant d’examiner ses propres impensés. La question finale, dès lors, pourrait être formulée ainsi : comment défendre la justice pour les Palestiniens tout en refusant fermement les schémas hostiles aux Juifs ? C’est dans cette tension que le livre trouve sa force politique.


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