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La mobilisation de Shies : bloquer les déchets de Moscou pour défendre l’environnement du Nord russe

Perrine Poupin
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Crédit image Image : Perrine Poupin

La mobilisation de Shies, en Russie, montre comment une mobilisation populaire peut infléchir des projets extractivistes en interrompant la construction d’une immense décharge destinée aux déchets de Moscou. Entre 2018 et 2020, des habitant·e·s et des militant·e·s écologistes ont eu recours aux blocages, aux camps de protestation et à l’action en justice pour s’opposer aux atteintes écologiques et aux défaillances de la gouvernance. Ce succès met en évidence la puissance des barrages comme instruments de résistance, bien que de tels mouvements soient devenus impossibles depuis le déclenchement de la guerre à grande échelle menée par la Russie en Ukraine.

1. Introduction

En Russie, les activités destructrices pour l’environnement — notamment l’exploitation minière, la production de pétrole et de gaz, la sylviculture intensive et le traitement des déchets — menacent des espaces naturels tels que la taïga et ses écosystèmes d’eau douce. Jusqu’en février 2022, date à laquelle la Russie a envahi l’Ukraine, ces dynamiques ont suscité un mécontentement régional croissant, les barrages routiers s’imposant comme une forme récurrente de protestation. Cet article étudie la manière dont des communautés locales se mobilisent contre des projets environnementaux soutenus par l’État, à partir du cas de la décharge projetée à Shies. Il s’interroge sur la façon dont cette mobilisation a émergé, s’est développée et a remporté un succès dans un contexte de répression croissante, ainsi que sur ce qu’elle révèle des possibilités et des limites d’un activisme environnemental localement enraciné.

Entre 2018 et 2020, une opposition s’est formée contre un projet fédéral de méga-décharge à Shies, dans le sud-est de l’oblast d’Arkhangelsk, à proximité de la frontière avec la République des Komis. L’entreprise privée Technopark LLC prévoyait d’aménager un site destiné à recevoir chaque année, pendant vingt ans, des millions de tonnes de déchets en provenance de Moscou, ce qui aurait pu en faire la plus grande décharge d’Europe11 Voir https://www.themoscowtimes.com/2020/06/10/northern-russian-province-dumps-controversial-moscow-trash-landfill-a70529, consulté le 10 mars 2026.. Le projet a suscité une opposition généralisée et l’une des plus importantes mobilisations environnementales de la Russie contemporaine (Poupin 2021), avant d’être annulé par décision présidentielle au terme de deux années de lutte.

Cet article s’appuie sur une enquête ethnographique menée durant l’été 2019 sur le site occupé de Shies, aux barrages routiers et dans les villages environnants, ainsi qu’à Syktyvkar. Au cours de cette période, j’ai vécu dans le camp de protestation et au sein des communautés locales, en prenant part à des discussions informelles avec une centaine de participants. Je suis ensuite restée en contact avec eux par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Ce travail a été complété par une enquête en ligne pendant la pandémie de COVID-19 et la guerre en Ukraine, comprenant l’observation de groupes militants sur Telegram et VKontakte, ainsi que des échanges de suivi avec certains participants, dont plusieurs avaient pris le chemin de l’exil.

Shies s’inscrivait dans une vague plus large de mobilisations qui, entre 2017 et 2021, se sont opposées à des projets industriels de grande ampleur dans toute la Russie, reflétant les tensions entre les populations locales et les priorités fédérales (Semenov et al. 2025). Plus largement, ce cas se rattache aux formes d’activisme ancrées dans les lieux et portées par les communautés, qui résistent à des projets extractivistes ou liés aux déchets imposés sans véritable consultation (Grasso et Giugni 2022 ; Leguizamon Grant et al. 2025). Ces luttes touchent à des préoccupations centrales de la justice environnementale (Pellow et Brulle 2005) et font écho aux approches fondées sur les droits de la nature, qui mettent au premier plan la valeur intrinsèque des écosystèmes et la responsabilité des communautés à leur égard (Tanasescu 2022). Dans ce contexte, les barrages routiers et l’occupation du site ont permis aux habitants d’entraver physiquement les travaux tout en affirmant des revendications territoriales (Simpson 2021 ; Blomley 1996 ; Chua et Bosworth 2023 ; McIntyre 2021).

La mobilisation de Shies illustre la manière dont des formes de protestation faiblement institutionnalisées et localement enracinées peuvent contester les priorités fédérales, défendre les droits écologiques et humains, et expérimenter des pratiques de démocratie locale. La guerre déclenchée en 2022 a toutefois considérablement restreint de telles initiatives. Du début des années 2010 à 2022, les questions environnementales et de santé publique ont gagné en visibilité dans les médias et sur les réseaux sociaux, tandis que la gestion des déchets ménagers s’imposait comme une préoccupation majeure. Dans ce contexte, les habitants ont eu de plus en plus recours aux barrages routiers et à l’occupation de sites pour s’opposer aux projets de décharges et d’incinérateurs, contribuant à l’émergence d’un répertoire d’action spécifique, fondé sur l’ancrage territorial. Cet article examine d’abord le développement régional de la mobilisation et ses formes d’action ; il analyse ensuite ses pratiques, ses fondements territoriaux et les relations à l’environnement qui la sous-tendent ; enfin, il envisage Shies comme une expérience écologique et démocratique de participation publique autour de la question des déchets urbains.

« La mobilisation de Shies illustre la manière dont des formes de protestation faiblement institutionnalisées et localement enracinées peuvent contester les priorités fédérales. »

2. Un conflit local d’aménagement devenu une cause nationale : occupation du site et barrages routiers

Cette section présente le cadre géographique et les activités de protestation. La découverte du projet a créé une situation conflictuelle pour les habitants, qui ont constitué une communauté d’enquête tout en occupant une partie du site (figure 1). La mobilisation s’est rapidement élargie à une critique des responsables politiques régionaux et nationaux, acquérant une dimension régionale plus vaste. Par l’occupation de Shies, les habitants ont transformé le village en symbole d’autonomie locale, tout en maintenant au cœur de la protestation la maîtrise communautaire du territoire et la résistance aux expertises imposées de l’extérieur.

Figure 1 Camp de protestation de Shies, district de Lensky, oblast d’Arkhangelsk, Russie, 10 août 2019. Photographie : Perrine Poupin.

2.1. Un site rural difficile d’accès

Les mobilisations de 2018-2019 ont réuni plusieurs dizaines de milliers de participants. Malgré la rigueur des conditions météorologiques et la répression, la détermination des habitants a contribué à une victoire dont l’issue demeurait incertaine. La mobilisation a débuté à Ourdoma (4 500 habitants), située à environ 30 km de Shies, dans la taïga. Shies se trouve à quelque 800 km d’Arkhangelsk et à 300 km de Syktyvkar, capitale de la République des Komis ; la ville la plus proche, Koriajma (36 224 habitants), est située à 110 km par une route non goudronnée (figure 2). Ourdoma, localité importante du district de Lensky, se trouve sur la ligne ferroviaire Kotlas-Vorkouta.

Figure 2 Carte de la région autour de Shies. Réalisée par Perrine Poupin à partir d’OpenStreetMap.

Depuis Moscou, il faut environ vingt-quatre heures de train ou seize heures de voiture pour rejoindre Shies. L’accès se faisait principalement par Ourdoma, où les habitants organisaient des navettes jusqu’au poste du « Feu de camp » (Koster), ou par la République des Komis, en empruntant un bac ou un pont ferroviaire sur la Vytchegda, surveillé par les villageois au point de « Traversée de la rivière » (Pereprava ; figure 3). De là, des habitants de Madmas (750 habitants) guidaient les visiteurs le long d’une piste de 26 km. Certaines routes appartenaient à Gazprom, mais restaient accessibles. Au poste du « Feu de camp », des bottes en caoutchouc étaient mises à la disposition des protestataires pour parcourir le dernier tronçon, particulièrement boueux. Bien que l’arrêt ferroviaire de Shies ait été supprimé en juin 2019 afin de décourager la mobilisation, l’éloignement du site compliquait les opérations d’évacuation et les participants revenaient après chaque épisode répressif.

Figure 3 « Traversée de la rivière », Vytchegda, Mezheg, République des Komis, Russie, 29 octobre 2019. Photographie : Irina Ivanova.

2.2. Un mouvement local contre un projet d’aménagement illégal

La mobilisation a commencé lorsque les habitants ont découvert qu’une décharge était construite illégalement à Shies, sans étude d’impact environnemental ni consultation publique. À l’été 2018, des chasseurs ont découvert des engins en train de défricher la forêt ; des ouvriers leur ont expliqué que le site devait accueillir les déchets de Moscou. L’information s’est diffusée par VKontakte, suscitant des soutiens dans l’ensemble de la région d’Arkhangelsk et de la République des Komis22 VKontakte est un réseau social russe très populaire.. Des élus locaux, qui ignoraient eux-mêmes l’existence du projet, ont écrit en août 2018 au gouverneur Orlov et aux autorités fédérales pour en demander l’annulation. Le groupe « Ourdoma propre » s’est constitué et a organisé des pétitions et des rassemblements. En octobre 2018, le gouverneur a déclaré la décharge prioritaire, provoquant une indignation généralisée. Les manifestations se sont multipliées, tandis que les propositions visant à organiser un référendum interdisant l’importation de déchets étaient rejetées à plusieurs reprises.

En novembre, trente élus municipaux se sont réunis à Kotlas pour s’opposer au projet et exiger que les décisions soient prises localement. Les autorités d’Ourdoma, assistées d’un avocat, ont engagé des procédures judiciaires contre les compagnies ferroviaires et les entreprises de construction afin de faire cesser les travaux. En décembre, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont manifesté pour demander le gel du chantier, l’interdiction des importations de déchets et la démission du gouverneur.

En janvier 2019, les autorités ont organisé des simulacres de consultations publiques. En février, les protestations s’étaient étendues à 44 villes dans 23 régions. En août, 60 000 habitants ont signé une pétition adressée à l’Administration présidentielle et, en octobre, la coalition « Stop Shies » a rassemblé trente mouvements locaux, élargissant encore la lutte à l’échelle régionale.

2.3. Les barrages locaux comme fondement de la mobilisation

À la fin du mois d’octobre 2018, des habitants de Madmas ont bloqué la route menant à Shies, en particulier au poste de contrôle de la « Traversée de la rivière », faisant des barrages routiers une pratique routinière. Les habitants surveillaient les accès, contrôlaient les véhicules et documentaient les activités. Au début du mois de novembre, des tracteurs présents sur le site ont été incendiés. Le 20 décembre, les villageois ont installé une caravane de surveillance fonctionnant vingt-quatre heures sur vingt-quatre (« la Veille », Vahta), publiant en ligne les infractions constatées et transmettant les éléments de preuve à la police. Le 22 février 2019, des habitants d’Ourdoma ont bloqué une deuxième route, interrompant les livraisons de carburant à proximité de la « Barrière » (Shlagbaum ; voir figure 4).

Figure 4 « Barrière », Ourdoma, district de Lensky, oblast d’Arkhangelsk, Russie, 22 août 2019. Photographie : Perrine Poupin.

Le 31 mars, une marche nocturne a eu lieu sur le chantier ; elle a été suivie, le 7 avril, par une marche de 5 000 personnes et par l’occupation de la place Lénine à Arkhangelsk. Le mouvement « EkoBessrotchka » (« action écologique sans limite de durée ») s’est étendu à trente villes et a bénéficié d’un large soutien. Des ouvriers de Sevmash, à Severodvinsk, ont demandé la démission du gouverneur Orlov, tandis que des militants ont déployé sur un bâtiment du Service fédéral de sécurité une banderole proclamant : « Shies est à nous. Le Nord russe n’est pas la décharge de Moscou. » Ces actions étaient sans précédent.

« Shies est à nous. Le Nord russe n’est pas la décharge de Moscou. »

Le 1er mai 2019, le poste de la « Traversée de la rivière » a bloqué les livraisons de carburant ; des hélicoptères ont alors été utilisés, ce qui a triplé les coûts, bien que certains pilotes aient refusé d’effectuer ces rotations. En octobre, la police a commencé à escorter sélectivement les camions-citernes, augmentant encore les dépenses. Les autorités ont intensifié la répression : destruction de biens, agressions contre les manifestants et restrictions d’accès aux soins médicaux. Les mesures judiciaires ont pris la forme d’arrestations, d’amendes et de menaces. Malgré cela, la poursuite de l’occupation témoignait d’un fort attachement local et de la persistance de la mobilisation.

3. Une mobilisation enracinée dans une région : « Ne touchez pas à notre marais ! »

La mobilisation reposait sur l’occupation du site et sur des barrages routiers inscrits dans des espaces familiers, partagés par les habitants des deux régions. La conscience de la fragilité écologique de la taïga a fait de la perspective de sa destruction le déclencheur d’une protestation d’une ampleur sociale inhabituelle.

3.1. Défendre un espace naturel et les biens communs forestiers et hydriques

La taïga autour de Shies revêt une valeur matérielle, spirituelle et culturelle pour les communautés locales. Les approches fondées sur les droits de la nature et les ontologies relationnelles mettent l’accent sur sa valeur intrinsèque et légitiment la responsabilité des communautés dans sa préservation (Descola 2005). Environ un tiers du site est constitué de marais et de forêts marécageuses, où les tourbières filtrent l’eau et stockent du carbone. La forêt mixte — épicéas, pins, bouleaux, trembles et sorbiers — fournit des baies et des champignons, et permet la chasse et la pêche. Les manifestants ont observé des traces de renards et d’ours, tandis que des biologistes ont recensé des espèces menacées telles que Pseudevernia furfuracea et Hericium coralloides, indices d’un environnement bien préservé.

Les habitants considèrent la décharge comme une menace pour leurs moyens de subsistance et défendent leurs pratiques de pêche, de chasse et de cueillette. La protection de leur milieu de vie est devenue une dimension centrale de leur expérience politique, souvent négligée dans les analyses conventionnelles (Zask 2022). Certains ont qualifié le projet de « génocide » : il s’agissait d’une formulation rhétorique de la peur et de la colère, et non d’une qualification juridique, qui faisait écho à des récits étatiques renforcés depuis 2014.

Les inquiétudes liées à l’eau étaient déterminantes, car le site se trouve dans un bassin versant humide qui alimente la Vytchegda et la Dvina septentrionale. Les travaux d’excavation étaient entravés par les inondations, tandis que les protections juridiques prévues par le Code russe de l’eau étaient ignorées. D’anciens habitants rappelaient les savoirs traditionnels relatifs aux risques fluviaux. Dans des zones rurales comme Shies, l’emploi est rare, les services publics sont limités et de nombreux habitants partent vers les villes. L’environnement demeure le dernier bien commun. Sa préservation était souvent présentée comme un héritage moral et culturel : « Tout ce que je peux offrir à mes enfants et à mes petits-enfants, c’est une nature intacte, un air pur et une eau propre — la seule chose qui nous reste ici » (entretien avec une habitante d’Ourdoma participant au camp de protestation, camp de Shies, 11 août 2019).

3.2. Un sentiment d’identité locale et régionale renforcé par la mobilisation

Les habitants se décrivaient souvent comme des « gens du Nord » indépendants (Severâne), dont les ancêtres n’avaient jamais connu le servage. Certains rattachaient la mobilisation aux assemblées ancestrales (vetches) de la République médiévale de Novgorod (Frison et Sevastyanova 2015). Kotlas, autrefois lieu de déportations staliniennes, compte de nombreux descendants de personnes déplacées, et les références au courage des ancêtres étaient fréquentes. La protestation était liée aux attachements à la lignée et à la mémoire. Ainsi, une femme déclarait : « J’ai le droit moral de défendre cette terre » (entretien avec une habitante de Nikolsk, district de Vilegodsky, oblast d’Arkhangelsk, participant au camp de protestation, camp de Shies, 14 août 2019), tandis qu’une autre affirmait : « Mes parents sont enterrés dans cette terre, et maintenant ils veulent construire une décharge par-dessus eux » (entretien avec une participante, district de Lensky, 18 août 2019). La mobilisation est ainsi devenue un moyen de protéger à la fois un territoire physique et un héritage symbolique.

Les tensions entre le centre et la périphérie étaient également manifestes. De nombreux habitants considéraient le Nord comme leur « petite patrie », souvent placée avant l’échelle nationale : « Nous sommes ici pour défendre notre patrie contre les ordures de Moscou » (entretien avec un participant au camp de protestation, camp de Shies, 19 août 2019). L’attachement aux forêts, aux rivières et aux marais s’exprimait dans les conversations, les slogans, les chants, les banderoles et dans l’occupation elle-même. Une habitante d’Ourdoma déclarait : « J’aime notre région, j’aime notre terre, les rivières. Je veux rester ici » (entretien avec une participante au camp de protestation, Ourdoma, 20 août 2019). La mobilisation associait le risque environnemental à une menace existentielle : « Soit nous nous battons jusqu’au bout, soit nous mourrons plus tard d’un cancer » (entretien avec un participant au camp de protestation, Ourdoma, 20 août 2019). Beaucoup exprimaient également le désir de surmonter la peur, comme cette habitante de Madmas : « Nous n’avons plus peur de rien ; nous en avons assez d’avoir peur » (entretien avec une participante au barrage, Madmas, 25 août 2019). La participation au blocage nourrissait la confiance collective et transformait la peur en force politique.

Le projet contrevenait au principe écologique et démocratique de proximité, selon lequel les déchets doivent être traités près de leur lieu de production afin de limiter les dommages environnementaux et sociaux. Imposé par les autorités fédérales, il était largement perçu comme une atteinte à la dignité locale et au pouvoir de décision des habitants. Même des personnes jusque-là apolitiques et loyales envers le pouvoir ont pris la parole. Moscou était souvent décrite comme une « sangsue » (krovosos) exploitant les ressources régionales, et le projet était qualifié de « colonial », ce qui traduisait une perception des relations entre centre et périphérie comme extractives et inégalitaires (Radina et Koskina 2017 ; Clowes 2016).

Les données ethnographiques montrent que la conscience environnementale rurale, enracinée dans les histoires familiales et les pratiques quotidiennes, a joué un rôle décisif. Pour défendre leur terre, les habitants ont eu recours à des tactiques territorialisées — occupation du site et barrages routiers — qui s’écartaient du répertoire plus conventionnel des pétitions et des manifestations autorisées en Russie.

4. Protestations territoriales et pratiques démocratiques dans les marges

La mobilisation a commencé dans les villages d’Ourdoma et de Madmas avant de se diffuser par les réseaux locaux et numériques. Elle a relié les centres urbains — Arkhangelsk, Kotlas et Syktyvkar — où des groupes de soutien, des initiatives environnementales, des acteurs politiques, des scientifiques et des organismes de contrôle se sont impliqués. Malgré ces connexions, l’occupation de Shies est demeurée le point focal du mouvement. S’appuyant sur des relations de confiance anciennes, Ourdoma a fonctionné comme une forme d’autogouvernement local, coordonnant la mobilisation — y compris l’occupation et les barrages routiers — au moyen d’assemblées tenues dans le village et sur le camp. Des pratiques comparables ont été observées dans d’autres contextes protestataires, notamment dans les ZAD françaises, où les assemblées structuraient la prise de décision, coordonnaient les actions et favorisaient l’élaboration de significations politiques partagées.

4.1. Réseaux et dynamiques d’interaction

La mobilisation et les barrages ont réuni des participants issus de milieux culturels, sociaux, professionnels et générationnels divers, intégrant des expériences variées au sein d’une lutte commune. À travers une action soutenue et déployée sur plusieurs sites, les manifestants ont coopéré, réfléchi à leurs environnements et développé une expérience collective souvent décrite comme joyeuse, nombre d’entre eux se comparant à une grande famille. Malgré la désapprobation occasionnelle de leurs proches, les militants se soutenaient mutuellement, ce qui met en lumière les risques sociaux et l’isolement parfois associés à la participation. Un habitant de Kirov, originaire de Koriajma, déclarait : « Mes parents me disent que cela ne sert à rien, que c’est de la schizophrénie — c’est très difficile de ne pas avoir le soutien de ses proches » (entretien avec un participant au camp de protestation, camp de Shies, 19 août 2019).

Le mouvement rassemblait des employés du secteur public, des entrepreneurs, des commerçants, des cheminots, des retraités et des chômeurs, y compris des salariés de Gazprom ou du secteur pétrolier. Il était également multigénérationnel, l’âge moyen se situant entre 40 et 50 ans. Les personnes les plus âgées tenaient souvent des postes de contrôle tels que la « Barrière », tandis que les plus jeunes occupaient le site. Les alertes concernant l’arrivée de camions-citernes se diffusaient rapidement par les réseaux sociaux et les appels téléphoniques, suscitant des réponses coordonnées. Les retraités d’Ourdoma ont joué un rôle essentiel dans les enquêtes et les actions en justice, illustrant la manière dont les rôles sociaux ordinaires étaient reconfigurés par l’engagement dans la défense écologique et politique. Comme le relevait une participante : « Je suis à la retraite, je suis censée regarder la télévision, et me voilà à faire des gardes de nuit à Shies ! » (entretien avec une participante au barrage, Ourdoma, 20 août 2019). La communauté politique émergente reposait sur l’autogouvernement local, les décisions étant prises lors d’assemblées tenues sur le site ou à Ourdoma.

« La communauté politique émergente reposait sur l’autogouvernement local, les décisions étant prises lors d’assemblées tenues sur le site ou à Ourdoma. »

4.2. L’occupation et le blocage de Shies et d’Ourdoma : la scène principale et ses coulisses

Ourdoma a joué un rôle essentiel dans le maintien du camp de Shies, en fournissant des ressources et en coordonnant les enquêtes sur les risques, la surveillance du site et une bataille judiciaire qui a duré deux ans. Les appels au soutien circulaient rapidement sur les réseaux sociaux, attirant des participants d’Arkhangelsk et de la République des Komis, des régions voisines et de territoires plus éloignés, notamment Moscou, la Bachkirie et la Sibérie. Certains étaient originaires de la région ; d’autres faisaient le déplacement après avoir découvert la mobilisation en ligne. Comme le racontait un participant venu du sud de la Russie : « J’ai décidé de venir, j’ai acheté un billet et je suis arrivé seul » (entretien avec un participant au camp de protestation, camp de Shies, 25 août 2019). Difficile de dire qui était le plus surpris de trouver l’autre dans ce coin reculé de la taïga !

Malgré son caractère rural et ses installations de fortune, la « commune de Shies » était très organisée. Alimenté par des groupes électrogènes, le camp comprenait des postes de surveillance, un réseau de communication par talkies-walkies et une zone centrale, « Leningrad », située près du chantier, avec des tentes, des réserves et du matériel. Des slogans inspirés de la guerre, tels que « Shies, c’est notre Stalingrad ! », traduisaient une atmosphère tendue, marquée par les références à la « Grande Guerre patriotique » (Gabowitsch 2022).

Plusieurs dizaines de personnes vivaient sur le site et se répartissaient les tâches quotidiennes : faire la cuisine, aller chercher de l’eau et entretenir les feux. Les installations de base comprenaient une cuisine, un point d’eau pour la toilette, des toilettes sèches, une petite scène et un accès limité au Wi-Fi. Certains participants ne restaient que brièvement, tandis que d’autres s’installaient pour de longues périodes. Le poste de la « Gare » (Stanciâ) surveillait les ouvriers, les gardes et la police. Un autre poste, « Bania », situé sur une piste forestière menant à Madmas, comprenait un bain russe et une tente chauffée par un poêle. La « forteresse » (Krepost), près d’un puits, contribuait à protéger les manifestants contre les tentatives d’empoisonnement. Les rassemblements de grande ampleur tenaient la police à distance, et l’alcool était interdit afin de prévenir les conflits33 En Russie, il est fréquent d’entendre dire que la police rémunère des personnes alcooliques afin qu’elles perturbent les manifestations..

Les décisions étaient prises au cours d’assemblées quotidiennes, durant lesquelles les villageois faisaient preuve d’attention, de réflexion stratégique et d’un attachement aux normes démocratiques. Dès le départ, les participants ont fait de la non-violence une priorité afin de limiter les risques de répression, de compenser l’asymétrie des rapports de force et de protéger l’occupation. À mesure que la mobilisation se développait, le temps jouait de plus en plus en leur faveur. La non-violence constituait une nécessité tactique, même si les tensions avec les agents de sécurité persistaient, faisant écho aux travaux de Courtheyn (2022) sur la dignité écologique en Colombie.

La mobilisation a évité une organisation centrée sur des dirigeants, remettant en cause les représentations courantes des mouvements protestataires russes (Henry 2010). La plupart des participants avaient peu d’expérience politique et se méfiaient de la politique institutionnelle, souvent associée à la corruption ou à la division. Les militants politiques étaient tolérés, mais n’occupaient pas une position dominante. Le camp affichait des symboles divers tout en maintenant une logique inclusive et en évitant les sujets polarisants. Les tentatives de récupération idéologique étaient rejetées, tandis que les expressions religieuses étaient acceptées à condition de ne pas prendre la forme de prosélytisme. Les différences liées au genre ou à la sexualité ne faisaient pas l’objet de contestations. À rebours des politiques identitaires promues au niveau fédéral, Shies fonctionnait comme un espace démocratique relativement ouvert.

4.3. Shies et les pratiques d’autogouvernement

Les groupes implantés dans les villes, en particulier le mouvement « EkoBessrotchka », ont joué un rôle majeur dans la communication, l’organisation des rassemblements et le transport de biens et de participants vers Shies. Ils ont créé des groupes VKontakte tels que « Pomor’e ne pomojka » [« La Pomorie n’est pas une décharge », Arkhangelsk] (Gorbacheva 2023), « Čistyj Sever 29 » [« Nord propre 29 », Severodvinsk] et « Komanda 11 Region » [« Équipe de la région 11 », Syktyvkar]44 Voir https://vk.com/pnparh, https://vk.com/chistyisever29 et https://vk.com/komanda11region. « 29 » est le numéro d’immatriculation de l’oblast d’Arkhangelsk ; « 11 », celui de la République des Komis. Consulté le 10 mars 2026., qui promouvaient des initiatives de collecte et de recyclage des déchets. Des ONG locales ont également participé. Les militants du « Mouvement environnemental 42 »55 Le mouvement tire son nom de l’article 42 de la Constitution, qui dispose que chacun a droit à un environnement favorable. Il a été créé en 2017 sous la forme d’un mouvement de jeunesse afin de sensibiliser les jeunes aux enjeux environnementaux. et du « Comité pour la préservation de la Petchora » — enraciné dans les mobilisations de l’époque de Gorbatchev — ont aidé les villageois à constituer des dossiers, à déposer des recours juridiques et à mener des actions de plaidoyer, notamment auprès du Conseil présidentiel russe pour les droits de l’homme, qui a confirmé l’illégalité du projet. Des mouvements nationaux et régionalistes de la République des Komis, parfois liés à des revendications territoriales autochtones, ont exprimé leur solidarité et soutenu les actions publiques. Une enquête du Centre Levada menée en 2019 a établi que 95 % des habitants de la région étaient opposés à la décharge66 https://www.levada.ru/2019/08/26/otnoshenie-zhitelej-arhangelskoj-oblasti-k-proektu-stroitelstva-ekotehnoparka-shies, consulté le 10 mars 2026..

La mobilisation de Shies a rompu avec les formes conventionnelles de l’action politique : des habitants disposant de peu d’expérience préalable ont rapidement critiqué les autorités et élaboré des stratégies autonomes. L’éloignement du site limitait la présence des militants urbains, généralement plus enclins à privilégier les manifestations légales que les occupations et les barrages. À la différence des mobilisations pour la forêt de Khimki (2008-2011), dans lesquelles des militants moscovites tels qu’Alexeï Navalny ont joué un rôle majeur, Shies reposait avant tout sur l’initiative locale. Comme le faisait remarquer un Moscovite : « Navalny ne peut pas venir ici tous les week-ends ! » (entretien avec un participant au camp de protestation, camp de Shies, 25 août 2019). Cette remarque souligne la singularité d’un activisme localement enraciné, fondé sur l’initiative des habitants et leur connaissance du territoire plutôt que sur des dirigeants extérieurs.

Des tensions sont apparues entre les habitants et les organisations d’experts, qui privilégiaient les voies juridiques et les consultations publiques. Les militants jouaient souvent un rôle d’intermédiaires, conseillant les manifestants et relayant leurs griefs auprès des autorités — une stratégie légaliste typique de l’opposition libérale-démocrate en Russie, qui conserve sa pertinence pendant la guerre en Ukraine. En 2019, les villageois ont refusé des consultations qu’ils jugeaient manipulatoires ; cette appréciation a été confirmée par la suite, lorsqu’il a été établi que les consultations avaient été falsifiées. La mobilisation a combiné des savoirs profanes et scientifiques, en associant des biologistes, des géologues, des hydrologues et des médecins. Les services locaux d’inspection de l’État ont confirmé les infractions et l’illégalité du projet, tandis que la Fédération des syndicats d’Arkhangelsk déclarait le chantier illégal et que l’Agence fédérale des forêts refusait d’attribuer des terres forestières à Technopark — autant de cas rares de résistance institutionnelle locale en Russie.

Les centres urbains accueillaient également des journalistes et des médias dont le rôle a été décisif pour la visibilité du mouvement. Les médias contrôlés par l’État ont d’abord ignoré les protestations, avant de les discréditer, tandis que les médias locaux et régionaux leur assuraient une couverture continue. Fait notable, TV Severodvinsk a perdu sa licence après avoir rendu compte de la mobilisation. Des médias indépendants, notamment Novaya Gazeta, Sever.Realii/Radio Free Europe, 7 × 7 et The Moscow Times, ont amplifié les voix locales au moyen de reportages, de vidéos et de témoignages, contribuant de manière décisive à faire connaître le mouvement à l’échelle nationale.

5. Conclusion

L’annulation de la méga-décharge de Shies au début de l’année 2020 constitue un cas rare, dans la Russie contemporaine, où une mobilisation populaire durable a modifié les priorités fédérales. Ce résultat a été rendu possible par une action collective persistante et localement enracinée. Au moyen d’une occupation de longue durée et de barrages stratégiques, les habitants ont entravé les travaux, accru les coûts et cessé d’être des sujets passifs pour devenir des défenseurs actifs de leur environnement et de leurs moyens de subsistance.

La mobilisation de Shies met en évidence le potentiel politique de protestations faiblement institutionnalisées dans des contextes autoritaires. L’absence de direction formelle a favorisé une coordination souple, une large participation et des pratiques démocratiques horizontales. Ces tactiques s’enracinaient dans des pratiques collectives anciennes propres aux communautés rurales éloignées.

Fondée sur des relations écologiques quotidiennes et sur des attachements régionaux à la taïga et aux cours d’eau, la mobilisation a transformé l’appartenance territoriale en une résistance efficace. L’engagement des participants envers les forêts, les marais et les rivières rejoint les cadres de la justice environnementale, qui insistent sur la gestion locale des milieux, les droits des communautés et la répartition équitable des charges environnementales. En articulant le soin porté aux écosystèmes et l’action collective, les habitants ont acquis des savoir-faire politiques et expérimenté des formes d’autogouvernement local, montrant ainsi comment les connaissances ordinaires peuvent nourrir les pratiques démocratiques dans les régions périphériques.

Ce cas révèle également la fragilité de ces acquis. Si la mobilisation a reconfiguré la politique locale — certains participants étant entrés dans la vie politique municipale et des initiatives ayant entretenu la mémoire de l’occupation (Holmgren 2025) —, son héritage plus large s’est heurté à un contexte en pleine mutation. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a affaibli la résistance environnementale : militants, journalistes et juristes ont été confrontés à la répression, à l’exil ou aux poursuites judiciaires. Les organisations qui avaient soutenu la mobilisation, dont le « Mouvement environnemental 42 » d’Arkhangelsk — l’une des premières à avoir été désignées comme « agent de l’étranger » en décembre 2022 —, avaient fortement réduit leurs activités. L’espace civique s’est contracté, les réseaux se sont fragmentés et les protestations territorialement enracinées ont presque disparu, certains anciens participants réorientant leurs efforts vers des activités de soutien liées à la guerre.

Les expériences et l’imaginaire politique issus de Shies continuent néanmoins d’influencer l’activisme écologique. La mobilisation se déploie désormais en partie depuis l’étranger, la répression poussant les militants à s’organiser en réseaux diasporiques. Des initiatives autochtones, telles que la Free Yakutia Foundation (fondée en 2022), articulent de plus en plus la défense de l’environnement à des critiques de la guerre, de la colonisation et des inégalités territoriales, en collaborant avec des plateformes telles que le Comité international des peuples autochtones de Russie. Ces évolutions témoignent d’une adaptation plutôt que de la disparition de la politique environnementale populaire.

« Shies a ainsi souligné à la fois l’importance durable et le potentiel contingent de l’action collective populaire face aux formes inégalitaires de développement territorial. »

L’expérience de Shies apporte des enseignements essentiels sur les contestations ancrées dans les lieux sous des régimes autoritaires. La mobilisation a remis en cause une gouvernance extractiviste, proposé d’autres futurs territoriaux et créé des espaces temporaires d’expérimentation démocratique. Elle met en lumière les limites structurelles de l’activisme environnemental populaire et invite à prendre en compte les facteurs écologiques et sociopolitiques dans l’analyse des communautés périphériques confrontées à des projets imposés par l’État. Shies a ainsi souligné à la fois l’importance durable et le potentiel contingent de l’action collective populaire face aux formes inégalitaires de développement territorial.

Ce texte a initialement paru en anglais dans la revue Area. Nous remercions son autrice, Perrine Poupin, de nous avoir autorisés à en publier la traduction française.


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