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L’extrême droite contemporaine face à la démocratie : appropriations, détournements et recompositions idéologiques

Stéphane François
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Hadrien Alvarez – Sans titre – 30 x 30 cm – 2019 Crédit image Image : Hadrien Alvarez – Sans titre – 30 x 30 cm – 2019

Contre l’idée selon laquelle l’extrême droite contemporaine serait simplement hostile à la démocratie, ce texte analyse la manière dont elle en réinvestit le vocabulaire — peuple, souveraineté, participation — pour le faire basculer dans un horizon antilibéral, identitaire et plébiscitaire.

L’extrême droite est, aujourd’hui et à juste titre, présentée comme l’une des principales menaces pesant sur les démocraties libérales contemporaines. Depuis le tournant du millénaire, elle a démontré sa capacité à accéder légalement au pouvoir, à peser sur les agendas gouvernementaux et à imposer dans l’espace public des problématiques qui relevaient encore, il y a peu, de ses marges. Toutefois, ce constat exact produit souvent un effet de simplification : il amène à penser que ces courants seraient étrangers à toute réflexion sur la démocratie, ou qu’ils n’entretiendraient avec elle qu’un rapport purement négatif. Or il n’en est rien. Les extrêmes droites pensent la démocratie, mais elles la pensent contre la démocratie libérale. Elles ne récusent pas nécessairement la souveraineté populaire, le recours au peuple, ni même certaines formes de participation directe ; elles réélaborent ces catégories dans un cadre organiciste, identitaire et antilibéral.

1. Une conception construite de l’Histoire

Il convient, d’abord, de rappeler que l’extrême droite n’est pas homogène. Elle rassemble des traditions politiques parfois concurrentes : catholiques traditionalistes, nationalistes-révolutionnaires, néopaïens, identitaires, populistes souverainistes, néofascistes, voire des courants plus explicitement nazifiants. Les références intellectuelles, les horizons doctrinaux et les stratégies d’implantation diffèrent parfois fortement d’un milieu à l’autre. Aujourd’hui, ces différences tendent à disparaître au profit d’un syncrétisme idéologique, voire d’un « bricolage » intellectuel au sens décrit par l’anthropologue Claude Lévi-Strauss11 Dans La Pensée sauvage (1962), le « bricolage » ne désigne pas une simple incohérence, mais une opération de recomposition à partir de matériaux disponibles, déjà chargés de sens. Source. Il n’en demeure pas moins qu’un noyau idéologique commun subsiste : la critique du libéralisme, le rejet de l’universalisme abstrait, la valorisation de l’enracinement et la volonté de restituer au peuple une épaisseur historique, culturelle, parfois ethnique. C’est l’articulation de ces éléments qui permet à l’extrême droite de proposer non pas une sortie de la démocratie en tant que telle, mais une redéfinition autoritaire, plébiscitaire22 Par « plébiscitaire », on entend ici une forme de légitimation dans laquelle le chef prétend gouverner par relation directe avec le « peuple », en faisant approuver ses décisions par différents moyens, notamment le référendum. La logique est celle d’un leader charismatique qui oppose son pouvoir d’élu suprême à l’ensemble des contre-pouvoirs, tenus pour illégitimes par nature dans cette construction parce qu’ils interrompraient l’expression supposée immédiate de la volonté populaire. Sur la notion de leadership plébiscitaire chez Max Weber, voir Stefan Eliaeson, « Max Weber’s Views on Plebiscitary Leadership Democracy ». Source et homogénéisante de celle-ci.

Ce travail doctrinal ne relève ni du simple opportunisme ni de l’improvisation conjoncturelle, bien que les deux soient souvent présents. Il s’inscrit dans une temporalité longue, faite d’emprunts, de réappropriations, de révisions internes et de circulations intellectuelles. De ce point de vue, l’extrême droite contemporaine apparaît comme un espace de production idéologique particulièrement actif, capable d’articuler des traditions anciennes à des problématiques très actuelles. C’est pourquoi il importe de prendre au sérieux ses élaborations théoriques. Les réduire à des outrances militantes ou à de simples ressentiments sociaux empêche d’en comprendre la cohérence réelle.

Les références à l’Antiquité (européenne évidemment) sont, à cet égard, révélatrices. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la démocratie athénienne n’occupe guère une place centrale dans les imaginaires d’extrême droite. Elle devrait pourtant, en apparence, retenir leur attention : la citoyenneté y était rigoureusement bornée, les femmes, les métèques et les esclaves en étaient exclus, et la participation politique reposait sur une définition restrictive du corps civique. Pourtant, Athènes reste globalement un repoussoir. Ce rejet tient au fait que la cité athénienne renvoie d’abord à l’agora, à la discussion, à la conflictualité démocratique et à une certaine idée de l’égalité politique entre citoyens. En d’autres termes, elle évoque un ordre du débat et de la délibération, là où l’extrême droite valorise plus volontiers la cohésion organique, l’autorité et la décision. À l’inverse, Sparte33 Voir Stéphane François et Adrien Nonjon, « Nous sommes ce que vous fûtes, nous serons ce que vous êtes. Sparte et l’extrême droite : comparaison France/Ukraine », Frontière.s, n° 9, 2023. Source exerce une fascination durable, surtout dans les courants les plus radicaux. Elle concentre plusieurs thèmes structurants de l’imaginaire d’extrême droite : le militarisme, la hiérarchie, l’éducation virile, le sacrifice pour la communauté, ainsi qu’une représentation fantasmée de l’homogénéité ethnique. La référence spartiate vaut moins pour sa réalité historique que pour sa puissance mythique. Elle permet de mettre en scène une communauté soudée, disciplinée, définie par un dedans à préserver contre un dehors menaçant. L’épisode des Thermopyles et la figure de Léonidas constituent, de ce point de vue, l’un des passages obligés. Il permet d’ancrer dans une profondeur historique l’idée selon laquelle l’Europe serait née d’une résistance militaire à un envahisseur oriental. Cette réécriture mythique joue un rôle décisif dans les représentations contemporaines du « grand remplacement » ou du choc des civilisations, plus ancien.

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« Les extrêmes droites pensent la démocratie, mais elles la pensent contre la démocratie libérale. »

La référence à Rome est plus complexe car elle varie selon les segments de l’extrême droite. Les plus radicalisés sur le plan racial mettent volontiers en avant la République, conçue comme un moment de pureté civique et ethnique et de relative fermeture. Les néopaïens44 Le terme désigne ici non pas l’ensemble des spiritualités païennes contemporaines, mais leurs usages idéologiques dans certaines droites radicales : réactivation de références préchrétiennes européennes, critique de l’universalisme chrétien et libéral, et recherche d’une identité culturelle enracinée. Sur ces usages, voir Stéphane François, Les paganismes de la Nouvelle Droite (1980-2004), thèse de doctorat, Université Lille 2, 2005. Source, au contraire, valorisent davantage l’Empire, pour sa puissance, son esthétique de domination et sa capacité supposée à intégrer des peuples divers sans exiger leur assimilation complète. Les catholiques traditionalistes, quant à eux, privilégient plutôt l’Empire chrétien, c’est-à-dire la séquence ouverte par Constantin, où pouvoir impérial et chrétienté se trouvent articulés. La référence romaine ne fonctionne donc pas comme un point de consensus, mais comme un révélateur des clivages internes aux extrêmes droites. Chacun y sélectionne la période et la signification qui conviennent à son propre projet.

Le Moyen Âge55 Sur la construction d’un Moyen Âge idéalisé dans les cultures politiques d’extrême droite, voir Stéphane François, « Le Moyen Âge idéalisé de l’extrême droite européenne », Parlement[s], vol. 32, n° 2, 2020, p. 217-231. Source, en revanche, constitue un réservoir symbolique bien plus largement partagé. Cela tient à sa plasticité. Il peut aussi bien être mobilisé par les contre-révolutionnaires comme âge de la société chrétienne que par certains racialistes comme moment de régénération européenne, ou encore par les identitaires comme matrice d’un récit civilisationnel. Il faut, là encore, souligner qu’il ne s’agit jamais du Moyen Âge des médiévistes, mais d’un Moyen Âge reconstruit, réduit à quelques figures saillantes et à quelques scènes exemplaires. Charles Martel, Jeanne d’Arc, les croisades, la défense de la chrétienté contre l’islam : autant de motifs qui permettent de projeter les peurs contemporaines dans une temporalité longue et de construire l’idée d’une confrontation permanente entre l’Europe et un dehors menaçant.

Enfin, la Reconquista66 Sur les usages contemporains de la Reconquista par la droite radicale espagnole, voir Marc Esteve-Del-Valle, « Reconquest 2.0: the Spanish far right and the mobilization of medieval memory », European Politics and Society, 2023. Source occupe ici une place particulière. Son succès dans l’imaginaire d’extrême droite tient à ce qu’elle fonctionne comme le modèle d’une reconquête territoriale et identitaire accomplie. Il y a là un schème narratif puissant : un territoire perdu ou menacé, une longue lutte, puis une restauration finale. La référence ne vaut pas seulement comme évocation historique ; elle agit comme promesse politique. De ce point de vue, le succès contemporain de ce motif, y compris dans certaines dénominations partisanes, est tout sauf accidentel.

Cependant, le Moyen Âge n’est pas seulement convoqué dans le cadre d’une rhétorique de guerre. Il est aussi investi comme contre-modèle de la modernité. Sous l’influence de penseurs antimodernes et ésotériques tels que René Guénon et Julius Evola77 La distinction est importante : le traditionalisme de Guénon relève d’abord d’une perspective métaphysique et religieuse, tandis que celui d’Evola a connu des usages beaucoup plus directement politiques dans les droites radicales. Voir Mark Sedgwick, Against the Modern World, Oxford University Press, 2004. Source, il est présenté comme le dernier moment d’une civilisation européenne encore organique, hiérarchisée et qualitative. La décadence commencerait alors avec la Renaissance, se poursuivrait avec les Lumières et s’achèverait dans la société libérale contemporaine. Cette lecture permet de valoriser des formes d’organisation sociale jugées plus « naturelles » : l’ordre, les appartenances héritées, la corporation, la complémentarité hiérarchique des fonctions, bref tout ce qui s’oppose à l’individualisme moderne.

Cette réactivation médiévale autorise également des synthèses partielles entre milieux qui, autrement, demeureraient antagonistes. Les néopaïens peuvent y chercher les traces d’un paganisme résiduel au sein de la chrétienté ; les traditionalistes catholiques y voient, au contraire, l’apogée de l’ordre chrétien. Les références au cycle arthurien, au Graal ou à certaines mystiques médiévales permettent précisément de fabriquer des zones de contact entre ces sensibilités. Le mythe médiéval joue alors une fonction de médiation idéologique.

2. Et la « métapolitique » fut

L’un des tournants majeurs de l’extrême droite intellectuelle depuis la fin des années 1960 réside dans le choix de la métapolitique. Le courant connu sous l’expression « Nouvelle Droite »88 Sur la métapolitique de la Nouvelle Droite et son usage stratégique de la notion gramscienne d’hégémonie culturelle, voir Eliah Bures, « The Intellectual as Culture Warrior: The European New Right and the Metapolitics of Cultural Revolution », Fascism, vol. 12, n° 1, 2023. Source a théorisé, avant d’autres, que la conquête du pouvoir passait d’abord par une conquête culturelle — notamment au travers des médias —, en multipliant les points d’appui pour diffuser les discours et en créant des intellectuels « organiques ». Il ne s’agissait plus seulement de militer dans des partis ou des groupes activistes, mais de produire des idées, d’investir l’édition, les revues, les cercles de réflexion, puis plus tard les médias et les plateformes numériques. Cette stratégie doit beaucoup à une lecture instrumentale du théoricien marxiste italien Antonio Gramsci. Ce que la Nouvelle Droite retient du penseur marxiste, ce n’est évidemment pas son projet révolutionnaire, mais l’idée selon laquelle aucune transformation politique durable n’est possible sans hégémonie culturelle préalable.

Cette métapolitique a profondément modifié la physionomie de l’extrême droite. Elle a donné un rôle central à l’intellectuel, au passeur, au producteur de catégories et de récits. Elle a aussi permis de rompre avec une certaine marginalité folklorique en donnant à ces milieux une apparence de sérieux doctrinal. Il ne faut toutefois pas confondre sophistication intellectuelle et modération. La montée en gamme théorique de l’extrême droite ne signifie pas son assagissement. L’actualité le montre malheureusement. Au contraire, elle signale plutôt sa capacité à reformuler des contenus anciens dans un langage plus acceptable, plus abstrait et parfois plus savant.

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« La montée en gamme théorique de l’extrême droite ne signifie pas son assagissement. »

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre le succès de certaines notions aujourd’hui très banalisées. Le vocabulaire de l’identité, de l’enracinement, de la « préférence nationale », du différentialisme culturel ou du « grand remplacement » n’est pas apparu spontanément. Il est le produit d’un long travail de sape, de diffusion et de reformulation. Le véritable succès métapolitique ne réside pas seulement dans le fait d’imposer ses propres mots, mais dans celui de contraindre ses adversaires à les reprendre, fût-ce pour les contester.

Cette stratégie ne s’est pas limitée aux sphères intellectuelles. Les mouvements identitaires ont très tôt compris l’intérêt de la culture populaire et de la force des symboles visuels. L’usage du lambda spartiate, du casque hoplitique, de la forteresse assiégée ou de la frontière n’a rien d’anecdotique. Il s’agit d’une véritable pédagogie symbolique. Ces signes condensent une représentation du monde : un peuple européen menacé, des élites intérieures jugées défaillantes, un ennemi extérieur présenté comme envahisseur, et une minorité militante appelée à la résistance. La circulation de ces motifs dans la culture de masse, notamment cinématographique, a facilité leur diffusion. L’extrême droite a ainsi pu moderniser son esthétique sans renoncer à son noyau idéologique. Cette modernisation esthétique s’accompagne d’un autre phénomène : le brouillage des repères idéologiques. L’extrême droite contemporaine emprunte volontiers à des auteurs ou à des traditions qui ne relèvent pas, a priori, de son patrimoine politique. Le cas de Proudhon99 Les appropriations de Proudhon par des droites radicales reposent généralement sur une sélection : fédéralisme, localisme, critique de la finance et méfiance envers l’abstraction. Pour un cadrage historique de son œuvre politique, voir K. Steven Vincent, Pierre-Joseph Proudhon and the Rise of French Republican Socialism, Oxford University Press, 1984. Source est éclairant. Celui-ci n’est pas mobilisé pour son anarchisme ou pour sa place dans l’histoire du socialisme, mais pour ce qui peut être converti à une critique du déracinement : son localisme, son fédéralisme, sa méfiance envers l’abstraction et sa critique de la finance. L’objectif n’est pas tant de rendre justice à Proudhon que de construire un socialisme antimarxiste, et parfois antisémite, enraciné et opposé au cosmopolitisme.

3. Le « confusionnisme » ou l’art, conscient, de manipuler les références

Ce type d’appropriation répond à une logique plus large. En se réclamant de figures extérieures à son corpus traditionnel, l’extrême droite cherche à brouiller le clivage gauche-droite, à se présenter comme le lieu d’une synthèse inédite et à capter des publics qui ne se reconnaîtraient pas dans ses références habituelles. Cette volonté de brouillage est constitutive de certains courants, en particulier de la Nouvelle Droite et d’Alain de Benoist, qui a beaucoup travaillé à la notion de « nouvelles convergences ».

Carl Schmitt1010 Les deux références classiques sont Théologie politique (1922), pour la décision sur l’état d’exception, et La Notion de politique (1932), pour la distinction ami/ennemi. Voir aussi l’entrée « Carl Schmitt » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy. Source a joué, dans cette reconfiguration doctrinale, un rôle majeur. Son œuvre fournit à l’extrême droite une critique radicale du parlementarisme, celui-ci étant conçu comme de la discussion interminable et de la neutralisation libérale du politique. La souveraineté y est pensée à partir de la décision et de l’état d’exception, tandis que le politique se définit fondamentalement par la distinction de l’ami et de l’ennemi. Ce cadre théorique permet de récuser la démocratie représentative comme régime d’affaiblissement et de promouvoir, à sa place, un ordre fort, capable de trancher et de restaurer l’unité du corps politique. Que Schmitt ait aussi été lu et mobilisé par des intellectuels de gauche radicale ne doit pas surprendre. Cela signale moins une proximité substantielle qu’un point commun de diagnostic : la démocratie représentative libérale est perçue, par les uns comme par les autres, comme un régime de neutralisation et de confiscation, en particulier de la parole populaire. L’extrême droite a su tirer profit de cette circulation théorique pour légitimer sa propre critique du parlementarisme et du libéralisme, tout en l’arrimant à une définition substantielle et homogène du peuple.

C’est sur cette définition du peuple que repose l’essentiel de sa réflexion sur la démocratie. Pour l’extrême droite, le peuple n’est pas d’abord une catégorie juridique. Il ne se réduit pas à l’ensemble des citoyens. Il désigne une communauté historique, culturelle, parfois implicitement ethnique, antérieure aux institutions et indépendante des procédures. Cette conception permet de renverser le rapport classique entre citoyenneté et appartenance : ce n’est plus le droit qui produit le peuple, c’est le peuple substantiel qui fonde la légitimité du droit. Dès lors, la démocratie libérale est accusée de dissoudre le peuple réel par le biais des droits individuels, de l’universalisme, des contre-pouvoirs et de l’ouverture à l’altérité.

Le « populisme » d’extrême droite1111 Cas Mudde définit la droite radicale populiste par l’articulation du nativisme, de l’autoritarisme et du populisme. Voir Populist Radical Right Parties in Europe, Cambridge University Press, 2007. Source se comprend à partir de là. Il oppose le « vrai peuple » aux élites, aux médiations, aux institutions autonomes et aux catégories jugées extérieures à la communauté nationale ou civilisationnelle. Ce populisme n’est pas purement protestataire. Au contraire, il est structuré par une logique d’exclusion. S’il existe un peuple authentique, homogène et enraciné, il existe nécessairement, en miroir, un faux peuple : immigrés, minorités réputées inassimilables, élites mondialisées, adversaires accusés de trahir la nation. La démocratie cesse alors d’être l’organisation du pluralisme pour devenir l’expression supposée immédiate d’une communauté homogène. Dans ce cadre, le référendum, le plébiscite et le lien direct entre le chef et le peuple sont valorisés contre les médiations représentatives. Mais il serait erroné d’y voir une démocratisation plus poussée. Il s’agit plutôt d’un contournement des institutions intermédiaires et d’une réduction du politique à l’affirmation d’une volonté déjà présupposée unitaire. L’extrême droite ne cherche pas à approfondir la démocratie ; elle cherche à la réduire à la coïncidence entre un peuple substantialisé et un pouvoir décidé.

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« Elle ne combat pas seulement les institutions libérales ; elle travaille à déplacer le sens même des notions de peuple, de souveraineté et de démocratie. »

C’est en ce sens qu’il faut comprendre la place croissante prise, depuis le début des années 2000, par les thématiques populistes dans ces milieux. Elles permettent d’articuler critique du libéralisme, rejet du parlementarisme et défense d’une « identité collective » (largement idéalisée) menacée. Elles offrent également un langage plus présentable que les vieux lexiques contre-révolutionnaires ou fascistes, tout en reconduisant une partie de leurs présupposés fondamentaux.

On retrouve ce schéma lors des tentatives d’investissement de mouvements sociaux ou protestataires. Le cas des Gilets jaunes l’a bien montré. Ce mouvement n’était pas, en lui-même, un mouvement d’extrême droite. Mais son refus de la représentation, sa défiance envers les corps intermédiaires, son appel au référendum et sa dénonciation des élites ont immédiatement attiré des groupes radicaux issus de divers segments de l’extrême droite. Ceux-ci y voyaient la possibilité de diffuser leur propre critique de la démocratie représentative et, pour certains, d’introduire une lecture identitaire de la colère sociale. La tentative de captation n’a pas entièrement abouti, mais elle a confirmé que l’extrême droite sait se greffer sur des colères disponibles, dès lors qu’elles peuvent être reformulées dans le langage du peuple trahi, du pays réel et de la souveraineté confisquée.

Enfin, la période récente a aussi vu apparaître des convergences ponctuelles entre certains segments marginaux de l’extrême droite et certains milieux de l’extrême gauche autour d’un anti-occidentalisme partagé. Il ne faut pas surestimer ces rapprochements, qui demeurent circonstanciels et doctrinalement instables. Ils sont néanmoins révélateurs. On y retrouve un même rejet du libéralisme, de l’américanisme, de l’universalisme occidental et, parfois, un intérêt commun pour des figures politiques perçues comme des pôles de résistance à la modernité occidentale. Là encore, l’extrême droite manifeste sa capacité à brouiller les lignes, à se doter de points d’appui extérieurs à son propre espace et à capter une partie de la critique sociale ou géopolitique contemporaine.

L’extrême droite contemporaine ne se réduit donc ni à une protestation confuse ni à une nostalgie réactionnaire. Elle produit un ensemble de représentations cohérentes, articulées autour d’un noyau antilibéral, organiciste et identitaire. Sa force tient à sa capacité à réinvestir des références historiques diverses, à emprunter à des traditions étrangères, à banaliser ses thèmes par la métapolitique et à reformuler la démocratie dans un sens plébiscitaire et homogénéisant. Elle ne combat pas seulement les institutions libérales ; elle travaille à déplacer le sens même des notions de peuple, de souveraineté et de démocratie. C’est précisément pourquoi il est nécessaire d’en analyser froidement les constructions intellectuelles. Faute de quoi, on risque de ne voir dans sa progression qu’un accident électoral ou un phénomène de conjoncture, alors qu’elle révèle plus profondément une crise du cadre libéral de la représentation politique.


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