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écrits en temps déréglés,
vers une quête de possibles

Les Lumières Sombres

Arnaud Miranda

NRF · Gallimard · 2026

Hadrien Alvarez
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Texte d’abord paru sur le site de Viragora

À la fois panorama et analyse de la pensée néo-réactionnaire, Les Lumières sombres d’Arnaud Miranda dresse un portrait d’une mouvance intellectuelle composite et protéiforme qui, depuis cinq ans et l’échec du premier mandat de Trump, a contaminé le trumpisme. Dès sa réélection, c’est une administration factuellement influencée par cette mouvance qui a mis en œuvre un programme d’une radicalité sans précédent.

Cette radicalité est à prendre au sens littéral : elle consiste à déraciner la démocratie de la société américaine. Pour ce faire, l’administration Trump — et particulièrement le vice-président, J. D. Vance, ami de Peter Thiel11 Arnaud Miranda lui consacre, entre autres, un portrait.— s’est appuyée sur différents éléments doctrinaux inspirés par plusieurs auteurs de la néoréaction, dont Arnaud Miranda dresse le portrait intellectuel dans des chapitres dédiés.

Le plus radical, peut-être, n’est pas le plus connu. Venant du gauchisme intellectuel américain, Nick Land est un partisan de l’accélérationnisme22 Proposition politique qui pose le diagnostic d’une accélération historique et sociale, qu’il voit comme irréfragable et qui, pour cette raison même, doit être poussée à bout, pour faire advenir un monde nouveau. Dans le cas contraire, sans accélération, nous serions condamnés à une disparition de l’humanité. qu’il combine à une proposition démiurgique, tout en se réclamant de Deleuze et de Nietzsche33 Il serait même plus juste d’écrire : « Le Nietzsche de Deleuze ».. L’aspect le plus spécifique de son dispositif intellectuel est une dimension résolument eschatologique de son rapport au capitalisme. Dépourvu de figure chrétienne, mais structuré par l’idée d’un effondrement perpétuel du capitalisme — une sorte de proposition composite entre une destruction créatrice44 La destruction-créatrice est un concept économique que l’on doit à l’économiste Joseph Schumpeter. Bien que libéral, il était fasciné par la pensée de Marx, et pensait avec lui que le capitalisme finirait par disparaître à cause des contradictions sociales qu’il engendrait. C’est ici la perspective inverse qui est retenue par Nick Land : le capitalisme s’effondre mais infiniment et ne disparaît jamais. radicalisée et une réminescence de ce que Marx écrivait à propos des contradictions du capitalisme devant le mener à sa destruction —, cet effondrement serait son état par défaut. Cette source d’énergie, il faudrait la radicaliser, l’accélérer — d’où ce nom — pour la faire déborder et débloquer l’accès à un nouvel âge. Or, à l’aune de cette proposition échevelée, l’État, dans sa dimension démocratique, comme lieu de la délibération collective, est perçu comme un frein55 Nick Land ramasse cette idée sous une sentence qui désigne le progrès lui-même comme un frein. ; un frein dans une course vers ce qui serait au-delà de l’humain. Au-delà des accents nietzschéens évidents, cette perspective se décrit plus aisément via la figure transhumaniste de l’humain augmenté, c’est-à-dire le cyborg — rien d’étonnant pour quelqu’un qui est également un écrivain de science-fiction, plus spécifiquement de littérature cyberpunk. C’est bien cette fusion revendiquée entre théorie et fiction qui signe la prétention démiurgique de Land. La première puissance mondiale aurait ainsi vocation à devenir le laboratoire grandeur nature d’une actualisation de la fiction, dans un cadre libéré de toute contrainte collective ou démocratique. En se basant sur des catégories radicalement abstraites — sans aucune pensée de ce qu’un tel écart entre théorie et pratique pourrait provoquer comme catastrophe réelle. Mais il est évident que le démiurge est, par définition, inaccessible aux contingences — somme toute prosaïques — de la dignité des masses.

Curtis Yarvin, l’auteur star de cette nébuleuse, est également celui dont les idées semblent les plus explicitement mises en œuvre par l’administration Trump 2. Ingénieur de formation, mais autodidacte en théorie politique, on peut rendre la substance de ses propositions en quatre axes structurants :

Le nœud du combat à mener se situe dans le refus absolu de la démocratie — et plus largement du politique. Ce refus passe d’abord par une discrétion volontaire dans l’espace public. Il s’agit de convaincre les élites, et seulement elles, de la nécessité de s’extraire de la démocratie. Ce qui amène le blogueur à prôner le passivisme — le contraire de l’activisme. Est ainsi préconisé aux disciples néoréactionnaires de n’écrire que sur des médias et des blogs confidentiels, via un langage plus ou moins hermétique et autoréférencé ; d’éviter toute provocation susceptible de signaler au plus grand nombre l’entreprise néoréactionnaire, afin qu’elle puisse, le plus discrètement possible, conquérir les élites. Celles à même, demain (et donc pour nous, hier), de prendre le pouvoir.

Cette volonté de ne pas provoquer le scandale est directement liée à un autre « concept » de Yarvin : la Cathédrale. Ce terme désigne l’ensemble de l’appareil médiatico-politique progressiste qui exercerait un pouvoir total sur le champ intellectuel aux États-Unis. Et qui n’attendrait qu’une chose : pouvoir livrer à la vindicte populaire toute pensée dissidente.

Le refus du politique trouve sa conceptualisation dans la mise en avant, par Yarvin, de ce qu’il nomme le formalisme66 Il s’est d’ailleurs fait connaître par son Manifeste formaliste, écrit sous pseudonyme.. Ce qu’il désigne ainsi consiste en une hypostase des conditions individuelles — on pourrait même parler de vitrification — et des rapports de domination. Ces derniers auraient vocation à être entérinés de façon définitive, par un pouvoir absolu, qui formaliserait définitivement cet ordre immanent. Cette formalisation des positions sociales (les rapports sociaux, pour lui, n’existant tout simplement pas) permettrait de pacifier la communauté, exactement de la façon dont, dans les entreprises prospères, l’absence de démocratie interne conduirait à une optimisation des relations entre employés : Chacun à sa place et une place pour chacun, selon ses mérites. Et c’est cette absence de doute, cette disparition des ambiguïtés, qui, en supprimant la pensée même d’une alternative possible, permettrait de supprimer la violence. La théorie permet bien des choses !

Plus généralement, c’est cette volonté de prendre modèle sur la gestion interne des entreprises qui fait le fond de sa proposition politique. En se débarrassant des encombrements de la démocratie libérale, les États-Unis pourraient optimiser leur fonctionnement, comme le font les grandes entreprises ; chassant les dépenses inutiles, sabrant systématiquement dans les dépenses et les postes surnuméraires, dans l’intérêt supérieur de la production. Une évidence pour Yarvin : N’importe quel grand chef d’entreprise de la tech se débrouillerait infiniment mieux, selon lui, que n’importe quel dirigeant démocratique.77 Interview pour le New York Times le 18 janvier 2025

Mais sur quelle généalogie intellectuelle s’est bâtie une proposition si radicalement opposée à la tradition libérale des États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Pour le comprendre, il faut revenir sur une série de ruptures intellectuelles successives et dialectiques qui, naissant sur les rives du libéralisme, s’en sont peu à peu éloignées, jusqu’à franchir un point de non-retour — le tenant désormais pour un ennemi absolu. En France, où la critique légitime du libéralisme se pratique parfois dans un flou artistique qui tend à l’amalgamer au capitalisme, il peut devenir difficile de percevoir la subtilité de ces mutations et décrochages. Nous allons tenter de les résumer de la façon la plus simple et la plus claire possible.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le keynésianisme — libéralisme social au sens littéral ; né d’une volonté de régénérer le libéralisme classique, après les désastres économiques qu’il avait provoqués 88 Crise de 1929, hyperinflation. et de proposer une alternative face aux contre-modèles liberticides des fascismes et du stalinisme — a permis de contrer l’influence des magnats de l’industrie, en leur imposant une fiscalité apte à juguler des dynamiques inégalitaires de fond, et à financer un secteur public d’envergure, fondé sur un modèle social ambitieux. Par réaction à cette veine sociale du libéralisme rooseveltien, une autre branche, que l’on a couramment appelée néolibéralisme prendra une voie opposée.99 Contrairement à une idée reçue très répandue, l’acte de naissance symbolique du néolibéralisme, le colloque Lippmann, n’était pas un plaidoyer pour la disparition de l’État — mais plutôt un agrégat de propositions contradictoires pour s’opposer aux États dits totalitaires. On trouvera une étude approfondie de ces dynamiques contradictoires dans Serge Audier, Néolibéralisme(s), 2012, Grasset

Aiguillonnée par l’École autrichienne, Hayek en tête, une mouvance hostile à toute forme de centralisation de l’économie développe l’idée que le marché ne doit plus seulement être entièrement dérégulé, mais également désencastré. Là où Adam Smith et les libéraux classiques souhaitaient que le marché fût contenu dans un périmètre spécifique des activités humaines — offrant aux citoyens une totale autonomie en son sein — Hayek préconise qu’il devienne la médiation centrale entre les individus, le principe régulateur de la vie en communauté. Débordant son périmètre précédent, il a vocation à s’insinuer dans tous les aspects de la vie. Ce qui légitime une telle extension, est l’hypothèse que le marché produit un ordre spontané. Et c’est ce mécanisme qui, en décentralisant les décisions, permettrait de trancher systématiquement en faveur de la décision la plus adéquate — inaccessible à un cerveau humain, à la fois limité et situé. Le marché, omnipotent et aveugle aux passions, fournirait donc un type de connaissance spécifique, seul à permettre une organisation collective pérenne. Dans ce dispositif, l’État aurait vocation à être un arbitre juridique et un agent de l’extension du marché. Ce bond qualitatif dans la compréhension du rôle du marché, articulé à un rôle de l’État reconfiguré, crée une césure, contribuant à la naissance du libertarisme — la pensée de Ludwig von Mises, un autre pilier de l’école autrichienne et ancien professeur de Hayek à Vienne, jouera un rôle tout aussi déterminant. Ainsi Murray Rothbard, plus jeune, dépassera ces deux aînés, jusqu’à poser la destruction de l’État comme une nécessité, jetant ainsi les bases de l’anarcho-capitalisme. Précisons quand même que d’autres libertariens, les minarchistes1010 Formé sur min- = minimal (latin minimus) et -arch- / archê (ἀρχή) = commandement, pouvoir, principe de gouvernement., par exemple, ne veulent pas forcément détruire tous les secteurs de l’État1111 Deux écoles s’affrontent : minarchisme – un État réduit à la portion congrue – contre anarcho-libertarisme – souhaitant la suppression de l’État.. Le point de fixation est ce qui, dans l’État, peut être pensé comme un vecteur de la socialisation et un principe structurant de la société, en tant qu’elle fait société, qu’elle se pense et se construit comme une réalisation sociale.

Car l’idée même qu’il puisse exister quelque chose comme une société est, à leurs yeux, une divagation, une baudruche symbolique que la théorie doit faire éclater. L’État, s’il persiste, doit simplement assurer la sécurité publique et la solidité juridique de la communauté. Le fait est que cette pensée libertarienne s’est déjà presque totalement débarrassée de la notion de politique. Mais quelque chose résiste encore : le contractualisme, qui, même sous une forme n’ayant plus rien à voir avec un quelconque souci égalitaire, suppose des débats, des controverses — bref, une forme minimale du politique. Par ailleurs, certains libertariens, dans une logique de dérégulation complète, souhaitaient abaisser l’ensemble des normes morales et des traditions établies. Ne doit subsister qu’un contractualisme rogné jusqu’à l’os ; un contractualisme stérile pour ce qui est de produire du social.

Ces deux dynamiques, encore entachées d’une généalogie quelque peu impure, vont se trouver régénérées dans la néoréaction. En effet, le formalisme de Yarvin permet de sortir définitivement du politique. Les normes, décidées par les plus aptes, émanent du sommet (du Roi-PDG et de son board) et s’appliquent sur la base, sans controverse. Les normes morales, souvent ultra-conservatrices, vont, quant à elles, être présentées comme les conditions mêmes de la liberté : une institution symbolique, éprouvée et peaufinée par les siècles, qui ne doit pas être remise en cause1212 D’où le nom de paléo-libertarianisme, par opposition aux libertariens prêts à déréguler totalement l’ordre moral. Il y a une filiation évidente, dans ce conditionnement de la liberté au conservatisme moral chez les paléo-libertariens, qui remonte à Hayek, mais aussi à Edmund Burke, comme l’ont montré Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère dans Le procès des Droits de l’Homme : Généalogie du scepticisme démocratique, Seuil, 2016, sous peine d’écrouler les conditions mêmes de la liberté, lesquelles ne se perpétuent qu’au moyen de l’ordre.

À ce stade, on se demandera peut-être pourquoi l’on ne pourrait pas qualifier de libéralisme ce qui reste une théorisation politique de la liberté ? Quelques points décisifs interdisent absolument de le faire :

Le cœur minimal du libéralisme suppose toujours la distribution et le morcellement des pouvoirs. Or, c’est bien d’une concentration maximale du pouvoir — comme acte producteur de la Liberté ; aussi paradoxal que cela soit — dont il est ici question. De même, pour ce qui est d’une doctrine des relations internationales, l’inspiration libérale — qui suppose le multilatéralisme — est ici remplacée par la promotion d’un monde multipolaire1313 La différence massive entre multilatéralisme et ordre multipolaire étant la disparition du droit international. Ce dernier étant la condition du premier et une limitation insupportable de souveraineté pour le second., reprenant ce qu’il est convenu d’appeler la doctrine Monroe — même si cette dernière supposait l’autonomie des États-Unis et de l’Europe, et non la vassalisation de la seconde aux premiers. Dans cette nouvelle doctrine1414 Renommée « Donroe » dans une contraction de Monroe et de Donald., les États-Unis auraient pour aire d’influence naturelle un hémisphère occidental comprenant l’ensemble du continent américain. Savoir si l’Europe aurait vocation à appartenir à la zone d’influence russe (Yarvin) ou américaine (Trump) est une question qui ne semble pas tout à fait tranchée.

Mais peut-on imaginer une continuation du libéralisme sous son seul volet économique ? Après tout, c’est souvent par ce seul aspect qu’est défini le libéralisme dans les débats militants.

Eh bien non. Même cet aspect est absolument rejeté. La concurrence est perçue comme un obstacle, un épuisement des énergies capitalistes. Et c’est finalement très cohérent puisque, depuis Adam Smith, la concurrence a toujours été posée comme un outil de désagrégation des monopoles. Or, la nouvelle doctrine économique américaine s’appuie sur un mercantilisme forcené et une défense acharnée des monopoles : un État fort, impérial, opposant droits de douane et coercitions à ses alliés comme à ses adversaires — et même plus souvent à ses alliés qu’à ses adversaires.

Il reste qu’il y a quelque chose de spectaculaire à voir ainsi écrit, noir sur blanc1515 « La concurrence signifie [à terme] l’absence de profits pour quiconque, aucune différenciation significative, et la lutte pour la survie. Alors pourquoi est-ce qu’on croit que la concurrence est saine ? La réponse, c’est que la concurrence n’est pas simplement un concept économique ni un simple désagrément auquel les individus et les entreprises doivent faire face sur le marché. Plus que toute autre chose, la concurrence est une idéologie – l’idéologie – qui imprègne notre société et déforme notre manière de penser20. « Peter thiel, cité dans Arnaud Miranda, Les Lumières Somes,chap. Zero to One, par des capitalistes radicaux, que le libre-échange et la concurrence sont des inepties à combattre, dangereuses pour la prospérité et la puissance.

La question se pose : comment d’anciens libertariens ont-ils pu effectuer une bascule aussi énorme vers un État tout-puissant ?

Le point décisif réside dans la façon dont les libertariens les plus radicaux considéraient l’État. Chez les minarchistes, Ayn Rand en tête, l’absence d’État supposait l’absence de capacité de la société à s’organiser elle-même dans une structure qui lui permette de se penser comme faisant société, comme on l’a vu. Pour les premiers libéraux — par exemple Smith — une telle définition n’avait rien de problématique : ils préconisaient le morcellement des pouvoirs et leur distribution, non leur disparition. Le marché n’était pas l’Alpha et l’Oméga des relations interindividuelles. Il avait vocation à être un espace de liberté, autonome et autorégulé, mais encastré dans un État qui le bornait et lui imposait des normes juridiques et sociales. Une telle définition du marché et de l’État était tout à fait détestable pour les libertariens de toute obédience.

Ainsi, cette épiphanie néoréactionnaire — soit le consentement à un pouvoir absolu — ne pouvait naître que dans la conviction que cet État tout-puissant ne pourrait jamais être le giron du social, émergeant par le prisme d’institutions collectives. Pour prendre une métaphore chromatique : si les premiers libéraux ont proposé un camaïeu de couleurs pastel, les libertariens ont peu à peu éclairci ce nuancier jusqu’à le rendre immaculé. De ce blanc spectral, il devenait beaucoup plus facile de tirer son exact contraire : un noir absolu, une soi-disant Lumière sombre.

Le cancer du social une fois extirpé de l’État — qu’on pourrait aussi bien appeler État-entreprise — les risques liés à sa croissance massive se dissiperaient. L’élite dirigeante pourrait ainsi imposer la liberté par la contrainte — et déraciner d’une seule main, démocratie, libéralisme, socialisme et jusqu’à la souche même de tout l’arbre du politique. On l’aura compris, ce que propose la néoréaction est d’une radicalité assez inédite, à la fois par le fait qu’elle ne s’inscrit pas dans une filiation proprement fasciste — mais y revient par la bande. Mais également parce qu’une proposition d’une telle radicalité autoritaire était jusqu’à récemment obligatoirement cantonnée aux extrêmes marges du débat intellectuel.

Un dernier élément qui permet, à la fois, de singulariser cette pensée et d’en pointer l’extrême radicalité tient au regard que porte Curtis Yarvin sur ce que l’on appelle aux États-Unis, l’Alt-Right — et dont l’une des figures centrales est Steve Bannon. Si l’Alt-Right a permis à Donald Trump de mettre en ordre son plan de bataille lors de sa première campagne victorieuse en 2016, il s’en est par la suite détaché. Selon Arnaud Miranda, cette victoire inattendue et éclatante était aussi son chant du cygne. Incapable de se structurer en idéologie permettant une cohérence dans l’exercice du pouvoir et dépourvue de dimension prospective, son influence a débouché sur une improvisation permanente. Curtis Yarvin a une opinion sur ce qui a noué cet échec : l’Alt-Right est entachée de démocratisme. Pour tout observateur attaché aux idéaux démocratiques, une telle assertion fait tomber de sa chaise. Mais c’est pourtant sur le fond de cette définition de l’Alt-Right comme mouvement démocratique que se détache le plus nettement la spécificité de la néoréaction ; ce souhait qui est le sien de déraciner tout ce qui se rattache à la démocratie aux États-Unis — voire dans l’ensemble des démocraties occidentales.

Pour Bannon, le politique se définit par la souveraineté. Dans la droite ligne de la doctrine de Carl Schmitt1616 Mais dans une version extrêmement dégradée. Au sujet de la définition de la souveraineté par Carl Schmitt, on pourra lire une partie que l’auteur de ces lignes a spécifiquement consacrée à cette question dans l’article suivant., Bannon considère que le président est l’unique représentant légitime du peuple. Tout contre-pouvoir est donc, par définition, une façon de tronquer la souveraineté. Dans cette logique simpliste, toute limitation du pouvoir de Trump est donc nécessairement anti-démocratique. Yarvin prend l’Alt-Right au pied de la lettre. Il considère que sa définition plébiscitaire de la démocratie est démocratique au sens plein. Et cette démocratie d’un seul homme lui reste intolérable. Nulle considération ne doit être accordée, de près ou de loin, à ce que voudrait ce demos, par nature structuré par des rêves égalitaires et socialisants. L’élite doit régner.


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