Poème ukrainien de Galina Rymbu
Traduction française de Marina Skalova
Et la ville, qui reste pour toujours privée de lumière
et le bar souterrain, où chaque gorgée est la dernière,
et les vignes calcinées du sud, et le trou noir de la chatte
dont s’extirpent lentement des araignées.
Et les appartements abandonnés, où tout est comme avant
et où en même temps – rien n’a jamais été ainsi,
où les asticots percent les tempes de leurs tiges laiteuses.
Tous les pervers ressuscitent. À nouveau, ils jouent aux tsars.
Ils scrutent des mondes
qui ne se laissent pas découvrir, des mondes impossibles à conquérir.
Mais en vérité, le Seigneur est mort. C’est une île dépeuplée,
truffée de mines, où ne vivent que des chats. C’est Grodek,
Sarajevo, Grozny, c’est…
Attends, mais où sont nos amis ?
Ils tapent sur des barils d’uranium.
Ils assemblent des fusils en plastique
pour la soirée d’Halloween.
Et le soleil rouge gronde tout bas et s’agite dans tous les sens
sur la ligne d’horizon…
Voilà les alliés : ils dansent, verres de vin à la main, dans des temples commerciaux.
Voilà les alliés : ils frottent leurs gencives de cocaïne sans cesser de mythonner.
Océan de données, hurle ! Je veux entendre tout le monde.
Nous levons l’ancre pour l’hôtel « Paradis ».
Depuis toujours détruit par les bombes.
Et oui, ce sont des mondes où la honte n’a plus cours. C’est la forêt rousse magique,
où les esprits de Polésie font fondre les cerveaux des occupants assoupis.
Regarde : ils ricanent malgré eux,
en enterrant les leurs, en enterrant les autres.
Et encore la pluie – noire, elle dilue les pellicules de la mémoire…
Et les voici, nos dieux – bien nourris, odieux. Ils labourent des fosses de torture.
Ils creusent des tranchées. À nouveau. Puis s’endorment comme des nourrissons sur le sol brûlant des bunkers.
Et tombent les bombes.
Regarde.
Le chaman rouge déplacer des nuages toxiques au-dessus de la capitale russe.
Les filles kidnappées fabriquer des drones.
Les robes de mariage, préparées d’avance par les « protecteurs de l’enfance », se couvrir de cendres.
C’est un appartement pour passes rapides suffoquant sous le crachat de la noise.
Regarde.
Les peuples vomir du pétrole sur un sol irisé.
Les manifestants mettre le feu à l’hôpital de la prison.
Le dernier dealer du Reich d’une journée11 Pied de nez à la Russie qui se désigne d’« empire slave de mille ans ». (Ndt) distribuer DOB et méphédrone empoisonnée dans les quartiers.
Et voici le hacker-fantôme qui fait effraction dans tous tes rêves.
Et tu n’es déjà plus là. Tu es là-bas, où sous le ciel étoilé, des mavkas22 Esprits féminins de la forêt. Dans les mythologies slaves, il s’agit de réincarnations de jeunes femmes ou filles décédées jeunes. Dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie, un réseau de résistance souterraine féminine porte le nom « Zla Mavka » (« Méchante nymphe »).Source : Kyiv Independent. (Ndt) joyeuses scalpent les fascistes.
Voici, recouvert de scalps, le Jardin de Tauride33 Grand parc au cœur de Saint-Pétersbourg. (Ndt).
Voici les enfants du gardien, ils ne savent plus ce qu’est un jeu,
ils fouillent les tombes à la recherche d’armes de la Seconde Guerre Mondiale.
Et c’est la dernière chanson de Burial, qu’il t’est donné d’écouter.
C’est l’ombre de Tigran Oganissian44 Tigran Oganissian était un adolescent de 16 ans qui vivait dans la ville ukrainienne occupée de Berdiansk, torturé en détention et exécuté après avoir été accusé de « sabotage » et de « terrorisme » par les forces russes.Source : Meduza. (Ndt), qui guette dans chaque ruelle.
Ce sont les voix artificiellement modifiées des fachos
récitant un conte national russe.
Elles rampent sur les murs. Elles dévorent les fenêtres.
Et voilà le Falcon X qui promène des Alt-rights morts dans les noirceurs du cosmos.
Voici mon lit cassé. Ma maison sale. Mes anxios bon marché.
Mes dents pourries.
Ce sont les corps de tous les étrangers, qui s’amassent en tas sous les murs de notre raison.
Ce sont les localisations de nos résistances, enveloppées dans une fibre optique miroitante.
Ce sont les ailes des anges, qui sous l’occupation, se couvrent de lames.
Voilà que, sous nos peaux à tous, les ténias bovins des empires progressent.
Et voilà les villes, où nous sommes enfermés pour toujours, où jour et nuit
ils distribuent des tracts appelant au pacifisme. Voilà Makhno.
Putain, il répare nos chaussures défoncées 24h/24 et ne peut pas fermer l’œil de la nuit.
Voilà les experts en politique internationale qui achètent des élixirs magiques sur le darknet.
Et aux États-Unis, le vieux taré lave l’or volé aux ancêtres de son visage, à l’aube…